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Une étude suédoise questionne le darwinisme

Dis-moi ce que ton grand-père mangeait, et je te dirai si tu risques d'être cardiaque ou diabétique." La formule pourrait résumer les résultats surprenants d'une étude épidémiologique suédoise publiée récemment dans l'European Journal of Human Genetics. En étudiant la population d'une petite commune sur plusieurs générations, Lars Olov Bygren et ses collègues de l'université d'Umea, ont en effet mis en évidence un phénomène inattendu : l'abondance de nourriture disponible durant la petite enfance du grand-père est corrélée au risque pour son ou ses petits-fils de développer des maladies cardio-vasculaires ou un diabète. Pour nombre de généticiens, cette observation paraîtra choquante. Elle ressuscite en effet les thèses de Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829), auteur d'une théorie de l'évolution des espèces stipulant que les caractères acquis par une espèce au cours d'une génération, par suite de l'influence du milieu dans lequel elle vit, étaient transmissibles à la génération suivante. Cette approche transformiste fut ensuite disqualifiée par les travaux de Darwin, pour lequel le moteur de l'évolution était la sélection naturelle due à la lutte pour l'existence. La génétique a depuis largement donné raison à Darwin. L'étude suédoise est donc intrigante. Elle montre que lorsque, avant son adolescence, l'aïeul avait bénéficié d'une grande quantité de nourriture, la mortalité par diabète était quatre fois plus élevée que la moyenne, tandis que, à l'inverse, une situation de famine ou de pénurie alimentaire durant cette période critique semble protéger les descendants directs des maladies cardio-vasculaire et du diabète. Ces phénomènes ont été mis en évidence grâce à l'étude de trois cohortes totalisant 320 individus nés en 1890, 1905 et 1920 dans la paroisse d'Overkalix, dans le nord du pays. Comment expliquer ces corrélations ? Les auteurs de l'étude écartent plusieurs hypothèses. Celle notamment d'un processus de sélection naturelle due à la famine, dont ils jugent improbable qu'il ait pu produire ses effets sur trois générations seulement. D'autant que les grands-pères mouraient en moyenne au même âge, quel que soit leur régime alimentaire durant l'enfance. Ils écartent évidemment les biais statistiques ou méthodologiques. On pourrait en effet se demander si des habitudes alimentaires particulières contractées durant l'enfance pourraient s'instituer en traditions familiales. Les statistiques restent de plus muettes sur les différences de statut social entre les familles étudiées."La suralimentation aurait pu se transmettre culturellement, reconnaît Lars Olov Bigren. Nous disposions seulement de données sur la nourriture disponible dans cette région reculée, mais pas sur les habitudes alimentaires des enfants, dont la transmission doit être faible." Les chercheurs suédois se concentrent sur une autre hypothèse qu'ils qualifient prudemment d'"analogie": les effets observés, qui se transmettent essentiellement sur la lignée paternelle, pourraient s'expliquer par des modifications induites par l'alimentation sur les gamètes mâles avant la puberté. Ils pourraient être liés au phénomène d'empreinte génomique, qui désigne le fait que certains gènes, selon qu'ils viennent du père ou de la mère, sont plus ou moins exprimés, voire parfois totalement silencieux. Ainsi, pour que les gènes se traduisent en protéines, il faut que les molécules d'ADN qui les constituent se déplient. Or un mécanisme - la méthylation - peut entraver ce dépliement. C'est, semble-t-il, le cas pour certains gènes impliqués dans le diabète. Se pourrait-il que la nutrition influe sur l'expression de ces gènes portés par la lignée mâle (dans les spermatozoïdes) et que ces modifications soient transmises aux générations futures ? Cette hypothèse, prudemment avancée par les Suédois, est explicitée par Marcus Pembrey, de l'University College de Londres, qui signe dans la même revue un commentaire dont le titre - "Il est temps de prendre l'héritabilité épigénétique au sérieux" - est en soi un programme. L'épigénétique, qui désigne des facteurs extérieurs à l'organisme susceptibles de modifier l'expression de son programme génétique, est déjà prise au sérieux : c'est même ce qui explique pourquoi les organismes pluricellulaires, dont toutes les cellules disposent d'un patrimoine génétique identique, l'expriment différemment pour former une grande variété de lignées et de tissus. A un autre niveau, l'influence de l'environnement et du mode de vie - tabac, nourriture - est manifeste dans l'apparition de maladies comme le cancer, qui peuvent avoir des composantes génétiques. Mais c'est de l'héritabilité de ces mécanismes, c'est-à-dire leur transmission d'une génération à l'autre, que les scientifiques se sont jusqu'à présent défiés."Une partie de la répugnance à accepter l'idée d'héritabilité épigénétique pourrait être liée à une méfiance vis-à-vis de toute hypothèse ayant un parfum lamarckien, écrit Marcus Pembrey. Mais la raison principale, c'est le manque d'observation convaincante chez l'homme et de mécanisme moléculaire plausible qui puisse être étudié expérimentalement." Marcus Pembrey présente cependant de tels mécanismes, récemment découverts, qui fonctionnent comme des commutateurs dans les cellules germinales masculines et sont sensibles à l'environnement - et que l'on pourrait qualifier de lamarckiens. Il rappelle que la maturation de ces cellules sexuelles s'accompagne de reprogrammations et que le facteur nutritionnel pourrait directement influencer la survie de lignées présentant un état épigénétique particulier."Une réplication indépendante des résultats suédois est nécessaire, conclut-il, mais ces observations devraient susciter des perspectives de recherche entièrement nouvelles."

Le Monde : http://www.lemonde.fr/article/0,5987,3244--303578-,00.html

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