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Edito : Réchauffement climatique : l’Europe se découvre en première ligne

Selon une étude internationale publiée en Juillet, l’Europe, qui se croyait relativement épargnée par le réchauffement climatique, doit s’attendre à des canicules de plus en plus intenses, et de plus en plus fréquentes (Voir Nature Communications). Cette étude souligne que l'Europe se réchauffe plus vite que les autres régions du monde situées aux mêmes latitudes dans l'hémisphère nord. Selon ces recherches, notre continent se serait réchauffé trois fois plus rapidement que les autres régions proches du 45ème parallèle sans qu’on puisse en expliquer clairement les causes. Ce qui est certain, c’est que les vagues de chaleur augmentent en moyenne de 0,61 jour en plus par décennie en Europe, contre 0,21 jour de chaleur en plus pour les autres régions situées aux mêmes latitudes.

Cette étude confirme de manière solide une hypothèse selon laquelle la circulation atmosphérique est en train de connaître une modification rapide qui augmente la corrélation entre l'état du jet stream et les vagues de chaleur. Ces travaux montrent que le jet stream se sépare de plus en plus fréquemment en deux au niveau de l'Eurasie (les terres continues de l'Europe et de l'Asie), pour former un "double jet". Ces double-courants semblent par ailleurs associés aux dernières grandes canicules, comme celles de 2003, 2018, 2019 et 2020. La formation de plus en plus fréquente d’anticyclones persistants sur l'Europe serait liée à cette structure de double jet dans la troposphère au-dessus de l'Eurasie. Ce phénomène toucherait principalement trois régions du monde, l'Europe de l'ouest, l’Est de la Russie, l'Ouest et l'Est de la Sibérie. Selon cette étude, il est très probable que cette tendance s’accentue au cours des prochaines années, ce qui risque de se traduire par un réchauffement accru, avec des anticyclones qui seraient de plus en plus persistants sur toute l'Europe occidentale, favorisant un climat de plus en plus sec et chaud.

La multiplication, en fréquence, en intensité et en durée, des canicules, comme celle que nous venons de traverser sur une large partie de l’Europe occidentale ou celle qui a frappé l’Inde en mars-avril, sont, pour la communauté scientifique, des signes tangibles de la violence du changement climatique en cours. Il est vrai que ces sept dernières années ont été, au niveau mondial, les plus chaudes jamais enregistrées. « Chaque vague de chaleur que nous connaissons a été rendue plus chaude et plus fréquente en raison du changement climatique causé par l’Homme », résume le Professeur Friederike Otto, experte mondialement reconnue au Grantham Institute à l’Imperial College de Londres, qui poursuit, « Les lois de la physique sont implacables : plus nous émettrons de gaz à effet de serre, plus nous réchaufferons l’atmosphère et augmenterons la quantité globale d’énergie que la Terre doit dissiper, d’une façon ou d’une autre, cela entraînera immanquablement des canicules plus fréquentes et plus chaudes, mais aussi plus d’événements extrêmes et catastrophiques, de type inondations, sécheresse ou ouragans ». L’équipe du chercheur a ainsi calculé que la vague de chaleur d’une intensité et précocité inédite qui s’est abattue en mars-avril sur l’Inde et le Pakistan a vu sa probabilité de survenue multipliée par trente, sous l’effet du changement climatique. Quant à la canicule historique qui a touché le Canada en juin 2021, avec des températures approchant les 50°C que l’on estimait inatteignables dans ce pays, elle aurait été quasiment impossible sans le changement climatique.

L’Organisation Météorologique Mondiale (OMM) vient d’ailleurs de confirmer, en Juillet, que l’augmentation de la fréquence, de la durée et de l’intensité de ces événements caniculaires des dernières décennies était clairement liée au réchauffement mondial et pouvait être attribuée à l’activité humaine, ajoutant que « Les canicules que nous connaissons actuellement vont devenir le nouvelle norme d’ici quelques années » ( Voir World Meteorological Organization).

Le Giec estime qu’un humain sur six est déjà exposé aux conséquences du réchauffement, au moins une fois tous les cinq ans à +1,5 degré. Selon les experts climat de l’ONU, les canicules extrêmes auraient quatre fois plus de risques de se produire à +1,5 degré de réchauffement moyen de la planète par rapport à l’ère préindustrielle. Or la planète a gagné près de 1,2° environ depuis la révolution industrielle et, selon l’ONU, les engagements actuels des États, s’ils restent à leur niveau actuel, ne pourront pas éviter un réchauffement global de 2,5 degrés… L’année dernière, une étude internationale a estimé que 37 % des décès liés aux canicules dans le monde pouvaient être directement reliés aux conséquences du réchauffement climatique, soit au moins 100 000 décès par an (Voir Nature Climate change).

Les effets de ce changement climatique majeur sont également dévastateurs pour l’agriculture et l’environnement. Le Fonds mondial pour la nature a estimé que le changement climatique risquait d’avoir un impact considérable sur le régime des précipitations, la sécurité alimentaire et l'approvisionnement en eau de millions de personnes. En 2021, une étude de l’Université de Cornell aux États-Unis a montré de manière très documentée que le changement climatique observé au XXᵉ siècle a réduit en moyenne de 21 % la production agricole mondiale (mais 34 % pour l’Afrique) par rapport à ce qu’elle aurait été sans réchauffement global (Voir Nature Climate Change).

Les canicules à répétition que nous vivons à présent sont également catastrophiques pour l’environnement, en favorisant les incendies, comme ceux qui ont ravagé cet été de nombreux pays, dont la France, le Portugal, l’Espagne et la Grèce. Ces canicules et incendies géants menacent à présent directement la sécurité alimentaire mondiale : l’Inde, deuxième producteur mondial de blé, confrontée à la pire canicule de son histoire, a été contrainte d’imposer un embargo sur l’exportation de cette céréale, ce qui a eu pour effet d’aggraver la crise alimentaire mondiale déclenchée par l’invasion russe de l’Ukraine.

Il faut également rappeler que les forêts qui brulent émettent du CO2, l’un des gaz à effet de serre contribuant au réchauffement climatique. Selon Jean Jouzel, climatologue et ancien vice-président du conseil scientifique du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), ces incendies représenteraient déjà 5 % des émissions de CO2 mondiales, c’est-à-dire autant que les émissions de CO2 de l’aviation et du transport maritime réunis. A plus long terme, les végétaux détruits par le feu ne peuvent plus jouer leur rôle de "puits de carbone", alors que les forêts françaises captent le quart du CO2 émis par notre pays.

Françoise Vimeux, climatologue et directrice de recherche à l'Institut de recherche pour le développement, rappelle que, sur les 45 épisodes de canicule survenus depuis 1947, 21 ont eu lieu après 2010. Pour cette scientifique, « L'adaptation aux vagues de chaleur dans les villes est absolument nécessaire : végétalisation, isolement thermique de certains bâtiments, peinture réfléchissante, c’est toute notre politique de l’urbanisme qu’il faut repenser ».

Météo France rappelle que chaque décennie depuis 1970 est plus chaude que la précédente. Ces dix dernières années, durant la période 2011-2020, la hausse atteint +0,6°C et marque la plus forte progression observée entre deux décennies en France depuis 1900. L’année 2020 a déjà été la plus chaude jamais enregistrée en France et, presque chaque année, un nouveau record de chaleur absolue est battu dans notre pays. Le dernier en date de 2019, avec 46°C, a été officiellement relevé à Vérargues (Hérault) le 28 juin 2019. Mais quand tous les chiffres de l’été 2022 seront officiellement publiés, il est indubitable que de nombreux records seront encore battus.

Récemment, Météo France a comparé les températures des années 1970 à celles d'aujourd'hui et le moins qu’on puisse dire est que cette comparaison est édifiante : Strasbourg a désormais le climat de Lyon des années 1970 ; Lille a désormais le climat de Rennes des années 1970 ; Châteauroux a désormais le climat d'Agen des années 1970 ; Besançon a désormais le climat de Clermont-Ferrand des années 1970 ; quant à Lyon, elle a désormais le climat de Montélimar des années 1970….

Commentant ces données, Météo France souligne que tout le nord du pays retrouve un climat proche de celui de l'ouest dans la France en 1990. Autre enseignement, aucune région de France n'échappe désormais au changement climatique, bien que les régions orientales du pays soient les plus touchées : Auvergne-Rhône-Alpes, Bourgogne-Franche-Comté et Grand Est connaissent la plus forte hausse des températures moyennes, jusqu'à 0,5°C de plus en moyenne entre les années 1990 et 2000 sur des villes comme Strasbourg, Nancy et Lyon. Ce basculement climatique, inédit par son ampleur et sa rapidité, a conduit Météo France à mettre à jour ses moyennes de saison, calculées sur une période de 30 ans : La nouvelle norme de température en France calculée sur la période 1991-2020 en France s'établit maintenant à presque 13°C (12,97°C), en hausse de +0,42°C par rapport à 1981-2010…

Au niveau mondial, le niveau de la mer a augmenté de 25 cm depuis 1880, c’est-à-dire plus rapidement ces 100 dernières années que pendant les 6 000 années précédentes, indique même le Copernicus Marine Service (CMEMS) et près de 40 % de cette élévation contemporaine « peut être attribuée à l’augmentation de la température de l’océan » (Voir Copernicus Marine Service). « Même si on réduit drastiquement les émissions de gaz à effet de serre, le niveau de la mer augmentera d’environ 40 centimètres d’ici à 2100soit quatre fois plus vite qu’au cours du siècle dernier », explique Benoit Meyssignac, chercheur au Laboratoire d’études en géophysique et océanographie spatiales (Legos) de Toulouse.

Les travaux du Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema), montrent que 20 % des côtes françaises et en particulier 37 % des côtes sableuses sont en recul (Voir Cerema). À long terme, la France va devoir faire face à une plus forte érosion du trait de côte, ainsi que des intrusions salines dans des terres de surface, ce qui réduira la disponibilité d’eau douce. « Il faut bien comprendre que la montée de la mer n’affecte pas uniquement le littoral et va également concerner l’intérieur des terres avec des remontées de nappes phréatiques sur plusieurs dizaines de kilomètres à l’intérieur des terres » explique Stéphane Costa, chercheur au CNRS LETG.

La première évaluation nationale des risques d’inondation montre que, dans l’hypothèse d’une élévation du niveau de la mer de un mètre à l’horizon 2100, la submersion marine menace 1,4 million de résidents français, dont la moitié se concentre dans cinq départements, la Gironde, la Loire-Atlantique, la Seine-Maritime, le Nord et le Pas-de-Calais. Au moins 850 000 emplois seraient par ailleurs menacés en métropole (Voir Ministère de l'Ecologie, du Développement durable et de l'Energie).

C’est dans ce contexte inquiétant, où se conjuguent les effets de plus en plus tangibles du changement climatique et l’impact économique considérable de l’invasion russe en Ukraine, que la Commission européenne vient de demander aux États membres de diminuer leur consommation de gaz de 15 % entre août 2022 et mars 2023 et que la France prépare, notamment pour faire face à une situation très tendue l’hiver prochain, une feuille de route pour réduire de 10 % la consommation d’énergie dans les deux prochaines années. Il est vrai qu’avec un prix du gaz qui a déjà été multiplié par dix, un prix de l’électricité sur les marchés qui est passé de 500 à 2.000 euros du MW en quelques semaines, et la moitié de notre parc nucléaire à l’arrêt pour maintenance (une situation tout à fait anormale qui montre que les responsables politiques de notre pays n’ont pas su anticiper le vieillissement inévitable de notre parc nucléaire et sa mise à niveau en matière de sécurité), il faut croiser les doigts pour que l’hiver 2022-2023 ne soit pas trop rigoureux, car un hiver très froid pourrait nous exposer à une double peine redoutable aux effets économiques, sociaux et politiques dévastateurs, avec des prix de l’énergie insupportables, pour les ménages et les entreprises, (même avec le bouclier tarifaire qui a ses limites et sera d’ailleurs revu en 2023) et des risques de délestage et de coupure d’électricité qui nous renverraient à des époques que l’on croyait définitivement révolues… .

A ce stade de notre réflexion, nous voyons combien le défi climatique et la transition énergétique sont liés et doivent être considérés de manière globale et faire l’objet d’une politique coordonnée beaucoup plus volontariste et ambitieuse, et cela d’autant plus que rien n’indique que le conflit russo-ukrainien trouve une résolution rapide et que, même si cela était le cas, la Russie ne manquerait pas de continuer à utiliser le levier énergétique du gaz pour maintenir sa position géopolitique. Comme je l’ai déjà démontré dans un récent éditorial, la France n’exploite pas pleinement toutes ses immenses potentialités en matière de développement des énergies renouvelables, qui, dans ce nouveau contexte économique et politique que j’ai évoqué, ont à présent un coût global de production, même sans aides de l’Etat, inférieur à celui des énergies fossiles, mais aussi du nucléaire.

Si nous en avons la volonté politique, nous pouvons gagner dix ans sur la feuille de route actuelle et produire dès 2040 plus de la moitié de notre énergie à partir de sources renouvelables et décarbonées, éolien, solaire, éolien marin, solaire agricole, solaire thermique intégré, biomasse, énergies marines. Nous pouvons, parallèlement réduire beaucoup plus fortement notre consommation globale d’énergie, en combinant de manière intelligente une nouvelle organisation sociale du travail, un aménagement énergétique du territoire, et l’utilisation généralisée des outils numériques et de l’intelligence artificielle, pour optimiser nos besoins en mobilité et en consommation d’énergie, tant domestique qu’industrielle.

Mais, comme le rappelait en Juillet un article du MIT (Voir MIT), la moitié des réductions nécessaires de nos émissions de GES, d'ici 2050, proviendra de technologies qui ne sont pas encore disponibles sur le marché aujourd'hui. C’est bien pourquoi il est si important que la puissance publique et les investisseurs privés nouent de nouvelles formes de partenariat pour augmenter sensiblement les financements de ces futures innovations dont nous ne pourrons pas nous passer, si nous voulons continuer à pouvoir améliorer notre niveau et notre qualité de vie, tout en bâtissant un nouveau développement économique et humain compatible avec la protection de la nature, de l’environnement et du climat. Cet article du MIT nous explique qu’en favorisant l'innovation d’ici 2050, nous pourrions réduire considérablement les coûts de la transition vers une économie mondiale à émissions nettes nulles de CO2 (de l’ordre de 25 000 milliards de dollars par an d'ici 2050, soit environ un quart du Produit Mondial Brut annuel), ce qui permettrait une transition énergétique bien moins coûteuse et plus acceptable, économiquement et socialement, pour l’ensemble de la planète.

En France, nous pourrions nous fixer un ambitieux projet de société pour éclairer l’avenir de notre pays : réduire de moitié notre consommation finale d’énergie d’ici 2040 et produire plus de la moitié de notre énergie de manière propre à cette échéance, en nous appuyant à la fois sur nos capacités d’innovation sociale et technologique. C’est à ce prix que nous pourrons éviter des catastrophes environnementales, sociales et politiques de grande ampleur qui risquent de menacer notre cohésion nationale et, plus largement, de faire régresser de manière dramatique les conditions de vie de toute l’humanité…

René TRÉGOUËT

Sénateur honoraire

Fondateur du Groupe de Prospective du Sénat

e-mail : tregouet@gmail.com

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