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Edito : Pour faire face au défi climatique : savoir réconcilier économie et écologie

Presque 8 ans après son premier rapport qui avait fait l’effet d’une bombe en montrant que le coût de l’inaction en matière de lutte contre le changement climatique pourrait atteindre 20 % du produit mondial brut en 2050, l’économiste Nicolas Stern (ancien Vice-Président de la Banque mondiale) vient de publier, à la demande de l’ONU, un nouveau rapport, en compagnie de l’ancien Président mexicain Felip Calderon, intitulé "Une meilleure croissance et un meilleur climat" (Voir The New Climate Economy).

Cette étude remarquable montre que le développement économique n’est plus concevable s’il n’intègre pas comme composante essentielle un plan d’action mondiale pour réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre et décarboner massivement notre économie d’ici le milieu de ce siècle. "La réalité est que, quoiqu’il arrive, les 15 prochaines années verront des transformations structurelles majeures dans l’économie mondiale" préviennent les auteurs.

Ce rapport souligne que, sous l’effet de la croissance démographique et de l’urbanisation continue, la production globale de biens devrait augmenter de plus de 50 % d’ici 2030. Au total, les investissements dans l’économie devraient atteindre de 230 à 300 trillions d’euros (de 2 300 à 3 000 milliards d’euros) d’ici 2030. Sur ce montant, environ un quart, soit 70 trillions, devraient être consacrés aux infrastructures urbaines et aux transports. "Le caractère mondial et la vitesse à laquelle vont intervenir ces investissements sont sans précédent et ne vont pas se traduire par des changements marginaux ou progressifs de l’économie, mais par des bouleversements sans précédent".

Cette étude montre à quel point nous sommes à la croisée des chemins : soit ces investissements massifs renforcent le modèle économique actuel, fortement consommateur de ressources naturelles et fortement émetteur de CO2, soit ils s’orientent vers une croissance maîtrisée de manière à réduire massivement les émissions humaines de gaz à effet de serre et limiter ainsi les effets catastrophiques du changement climatique en cours.

Le rapport souligne que plus de la moitié des 7,2 milliards d'habitants de la planète vivent désormais dans les villes et que celles-ci génèrent 80 % de la croissance économique mondiale et environ 70 % des émissions de gaz à effet de serre.

Les auteurs du rapport estiment que 90.000 milliards de dollars (70.000 milliards d'euros) sont nécessaires au cours des 15 prochaines années, soit 6.000 milliards de dollars par an, pour mettre en œuvre à l'échelle de la planète un modèle urbain acceptable, avec les réseaux de transports et de distribution d'eau et d'électricité qui l'accompagnent.

Comme toujours, Nicholas Stern fonde son d’analyse prospective sur une vision économique solide et très argumentée. Il souligne également avec force que le basculement vers un nouveau modèle de développement urbain intelligent et sobre, reposant sur l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables, ne coûterait que 208 milliards d'euros supplémentaires par an à l’échelle mondiale.

En outre, cette hausse modeste et tout à fait supportable de 4,5 % de la « facture » énergétique et climatique pourrait être largement compensée par les économies réalisées, notamment sur la consommation de carburant. "Investir dans une économie à faible teneur en carbone est une forme rentable d'assurance contre le risque climatique", précise le rapport qui rappelle que les ravages de la pollution atmosphérique entraînent des coûts pour la collectivité qui s’élèvent dès maintenant à 4,4 % du produit mondial brut.

Soulignant les inconvénients du modèle existant, ce rapport estime que la pollution atmosphérique engendre des coûts représentant 4,4 % du PIB mondial (58 000 milliards d’euros en 2013), soit environ 2 500 milliards d’euros par an, un montant supérieur au PIB de la France !

Le Directeur du rapport, Jeremy Oppenheim, rappelle que, dans nos pays développés, l'inefficacité énergétique caractérise encore largement le fonctionnement urbain et l’organisation de nos économies. Il souligne par exemple que dans les grandes mégapoles comme New York, Londres ou Paris, 20 % du carburant consommé dans les villes sert uniquement à chercher un endroit où se garer. Concrètement, ce rapport formule 10 recommandations qui méritent d’être toutes rappelées.

La première consiste à intégrer l'impact du changement climatique dans toutes les décisions économiques, publiques et privées. La seconde concerne la signature d’un accord mondial sur le climat ambitieux et équitable. Le troisième consiste à supprimer les subventions aux énergies fossiles qui s’élèvent à plus de 460 milliards d’euros, un montant six fois supérieur aux aides consenties aux énergies renouvelables. La quatrième concerne la mise en place d’une taxation suffisamment forte des émissions de CO2 au niveau mondial. Cinquième recommandation : donner un avantage financier aux investissements « bas carbone ». Le rapport préconise également de tripler les dépenses de recherche et de développement en faveur des technologies propres.

Autre recommandation qui ne manquera pas de susciter de vifs débats : concevoir et bâtir des villes beaucoup plus denses et donc moins gourmandes en énergie. Sur ce point crucial, le groupe C40 Cities Climate Leadership Group, qui réunit les maires de très grandes villes, estime que les mégapoles peuvent réduire leurs émissions de 8 gigatonnes d’ici à 2050 (deux fois les émissions annuelles de CO2 de l’Union européenne), en augmentant leur efficacité énergétique, leur gestion des déchets et bien sûr leur réseau de transport.

Huitième recommandation : parvenir à stopper la déforestation d'ici à 2030. Neuvième recommandation : restaurer au moins 500 millions d'hectares dégradés, soit environ 12 % des terres agricoles, d'ici à 2030, ce qui permettrait de nourrir 200 millions de personnes supplémentaires d’ici 2030. Enfin, 10e et dernière recommandation, faire le choix politique résolu au niveau mondial de renoncer à l’utilisation du charbon.

Le rapport Stern survient alors que le dernier bilan publié par le Global Carbon Project, un consortium d'organismes de recherche internationaux de référence, a rendu public le 21 septembre le bilan des émissions anthropiques de CO2 pour l'année 2013. Selon cet organisme, la combustion des ressources fossiles a émis 36 milliards de tonnes de CO2, en hausse de 2,3 % par rapport à l'année précédente. Si l’on ajoute les 3,3 milliards de tonnes de CO2  résultant de la déforestation, on arrive à un total de 39,3 milliards de tonnes de CO2 émis en 2013 au niveau mondial. On mesure mieux l’explosion de ces émissions humaines de CO2 quand on sait qu’elles ont été multipliées par plus de dix en un siècle et qu’elles ont quasiment doublé au cours des 25 dernières années.

« Nous connaissons à peu près la quantité totale de carbone que nous pouvons émettre dans l'atmosphère en restant 'probablement', c'est-à-dire avec deux chances sur trois, sous la barre des 2°C »explique le climatologue Philippe Ciais, chercheur mondialement réputé au Laboratoire des sciences du climat et de l'environnement. Celui-ci ajoute « si nous examinons le bilan carbone de l’humanité, nous pouvons constater que nous avons déjà émis depuis la révolution industrielle les deux tiers de la quantité de carbone que notre Terre peut supporter sans basculement climatique majeur. Il faut savoir que le tiers qui reste - notre crédit carbone - représente moins de 30 ans d’émissions au rythme actuel ». Cet éminent spécialiste souligne également qu’à présent moins de la moitié du CO2 anthropique est absorbé par les océans, les sols et les forêts et rappelle que l’efficacité globale de ces « puits de carbone » a diminué de 10 % au cours du dernier demi-siècle, ce qui confirme que la Terre arrive au point de saturation en terme de capacité d’absorption naturelle du CO2.

Il est également intéressant de constater que ce rapport "Stern-Calderon" est en cohérence avec le dernier rapport américain sur "L'économie à faible intensité carbone", publié début septembre. Selon ce sixième rapport annuel, et pour la première fois depuis six ans, des pays émergents comme la Chine ou le Mexique, très gros émetteurs, ont réduit l'intensité de leurs émissions de carbone (tonnes de CO2 par point de PIB) à un rythme plus rapide que certains pays industrialisés.

En effet, la Chine a réduit l'intensité de ses émissions de CO2 de 4 % en 2013 (-1,4 % en 2012). Avec 561 tonnes de CO2 émises par point de PIB en 2013, la Chine reste toutefois le deuxième plus gros émetteur de gaz à effet de serre derrière l'Afrique du Sud (635 tonnes) et chaque Chinois génère à présent plus de 7 tonnes de CO2 par an, c’est-à-dire plus qu’un Européen !

Ce rapport rappelle également que cinq pays ont accru l'intensité de leurs émissions de CO2. La France (145 tonnes de CO2 par point de PIB) ne brille d’ailleurs pas par ces résultats, avec une hausse de 0,3 % de l’intensité de ses émissions de CO2. Les émissions des États-Unis (326 tonnes) ont également augmenté de 0,6 %, celles de l'Inde (271 tonnes) de 0,9 %. L’Allemagne voit son intensité carbone augmenter de 2,9 % et atteindre 224 tonnes, en raison notamment du recours accru aux énergies fossiles pour compenser les effets énergétiques de sa sortie progressive du nucléaire.

Ce rapport "Low Carbon Economy Index" rappelle enfin que pour atteindre l'objectif international de limitation de la hausse des températures mondiales à moins de deux degrés Celsius par rapport à ce qu'elles étaient à l'époque préindustrielle, les émissions mondiales anthropiques de CO2 devront être réduites de 6,2 % par an, à comparer au rythme annuel de 1,2 % constaté entre 2012 et 2013.

Selon un autre rapport publié le 17 septembre et intitulé « estimation mondiale des populations déplacées à la suite de catastrophes naturelles » (Voir Rapport), le nombre de personnes déplacées en 2013 à cause des catastrophes naturelles a atteint 22 millions de personnes et a été trois fois supérieur au nombre de réfugiés liés à la guerre. Cette étude montre qu’environ un tiers des personnes sinistrées ont dû quitter leur lieu de vie à cause de désastres hydrologiques (inondations) et les deux tiers restants à cause de catastrophes météorologiques (tempêtes, ouragans, typhons).

Dans ce sombre scénario, il serait illusoire de penser que notre Pays sera miraculeusement épargné par les effets considérables et parfois catastrophiques du changement climatique en cours. Selon un rapport publié le 6 septembre par le ministère de l’écologie, la France pourrait, dans le pire des cas, voir ses températures augmenter de 5°C d'ici à la fin du siècle. Une telle hausse, si elle accélère la fonte des grands glaciers du Groenland et de l’Antarctique, pourrait entraîner une élévation du niveau des mers de plus d’un mètre d’ici la fin de ce siècle. Or, il faut savoir qu’une simple hausse de 80 cm du niveau de la mer affecterait, ne serait-ce que dans la région Nord-Pas-de-Calais, près d’un demi-million d'habitants.

D’autres pays européens seraient bien plus touchés que la France par ce scénario catastrophe. C’est bien entendu le cas des Pays-Bas, dont les deux tiers du territoire sont situés sous le niveau de la mer et qui ont annoncé il y a quelques jours qu'ils allaient investir 20 milliards d'euros sur trente ans pour renforcer leur système de digues.

Un autre rapport de l'organisation humanitaire espagnole DARA, commandé par Climate Vulnerable Forum (CVF), un organisme qui regroupe 20 pays menacés par les changements climatiques, estime pour sa part que la famine, la pollution et les maladies qui résultent du changement climatique sont responsables, chaque année, de plus de 5 millions de décès.

Rejoignant les estimations très alarmistes du rapport Stern, une étude du Giec, publiée en début d’année estime pour sa part à 1 050 milliards d'euros le coût global du changement climatique à l'horizon 2100, dans l’hypothèse, malheureusement probable, d'une hausse de la température globale de 2,5°C d’ici la fin de ce siècle. Dans ce scénario, pour les seules céréales, qui représentent 15 % des surfaces cultivées de la planète, la production mondiale devrait baisser entre 0,2 % et 2 % chaque décennie.

Face à cette situation, Nicholas Stern a appelé les gouvernements à abandonner la "course artificielle" entre croissance économique et lutte contre le changement climatique. "Le défi est de combiner les deux", souligne ce remarquable économiste dont les travaux sont à présent devenus une référence au niveau mondial.

A l'issue de la conférence internationale sur le climat qui vient de se tenir mardi 23 septembre à New York et a réuni plus de 120 chefs d’État, le Secrétaire général des Nations unies Ban Ki Moon a également appelé le monde à "changer de cap" devant la menace du réchauffement climatique et à « fixer un prix pour le carbone". Il a rappelé à quel point il était capital pour la Planète de parvenir à un accord international très ambitieux en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre, à l’occasion de la conférence de Paris qui doit se tenir fin 2015.

Juste avant cette conférence de New York, des manifestations ont été organisées dimanche dernier dans toutes les grandes villes du monde pour accélérer la lutte contre le réchauffement climatique. À New York, cette manifestation a réuni, contre toute attente, plus de 300 000 personnes, ce qui est le signe que l’opinion publique mondiale est en train de prendre conscience de la réalité et de la gravité de ce défi planétaire.

Il faut également évoquer une initiative forte de la Banque mondiale et révélatrice du changement d’état d’esprit qui s’opère dans les milieux économiques et politiques : en marge de ce sommet de l’ONU sur le climat, plus de 1000 entreprises et 73 pays se sont déclarés favorables, le 22 septembre, à un système permettant de faire payer la pollution au CO2 via une taxe carbone ou un système de quotas échangeables (Voir The World Bank).

Même si, pour l’instant, les USA et les grandes sociétés pétrolières restent absents de cette initiative, cette coalition, qui pèse pour plus de la moitié des émissions de gaz à effet de serre dans le monde, compte notamment la Chine, l'Union européenne et la Russie, et regroupe de grands noms de l'industrie et des services (BP, Statoil, Pfizer, ArcelorMittal, Allianz...)

Cette initiative rejoint celle très remarquée, prise en juin dernier par les milieux d’affaires américains qui ont publié, sous la direction de trois grands patrons réputés (Henry Paulson, Tom Steyer et Michael Bloomberg) un rapport sans langue de bois qui expose clairement les menaces considérables que fait peser le réchauffement climatique sur l’économie américaine et la sécurité du pays.

Il faut souhaiter que sous l’effet de la triple pression de plus en plus forte de leurs populations, de leurs acteurs économiques et de la communauté scientifique internationale, nos dirigeants politiques aient enfin le courage de prendre les mesures ambitieuses et radicales qui s’imposent. Et comme l’a magistralement démontré Nicholas Stern, ces mesures ne doivent pas opposer développement économique et protection de l’environnement et s’inspirer d’une vision idéologique étroite et punitive mais, au contraire, faire de ce défi climatique le moteur de la nouvelle croissance mondiale, de l’innovation technologique et de l’amélioration globale du niveau et de la qualité de vie de tous les habitants de notre Terre.

René TRÉGOUËT

Sénateur Honoraire

Fondateur du Groupe de Prospective du Sénat

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  • Sage

    26/09/2014

    Pour sauver la planète, il faudrait réduire la population.
    C'est la surpopulation qui est à la base de tous les problèmes : pollution, dilapidation des ressources, conflits, manque d'espace, disparition des espèces, etc.
    Malheureusement, on entendra jamais les politiques dirent "faites moins d'enfants".
    Il ne reste plus à la planète qu'à régler elle-même ce problème avec une grosse catastrophe...

  • Ecolo

    26/09/2014

    Ne dites pas cela à M. Tregouët, qui s’évertue à nous prouver l'inverse. Il n'y qu'à lire l’édito de la lettre RTFlash 765 ( Les robots envahissent l’agriculture !) et ce n'est pas le 1ère fois qu'il tente de nous le démontrer.

  • Ecolo

    26/09/2014

    Très intéressant. Un petit problème d'unité, dans le paragraphe 3 : 230 à 300 trillions d'euros ne font pas 2300 à 3000 milliards d'euros mais 230 à 300 milliards de milliards d'euros (c.f. wikipedia http://fr.wikipedia.org/wiki/Trillion ). Problème d'unité ou pas cela conforte mon constat qu'économie et écologie sont liées et qu’actuellement nous ne sommes absolument pas sur le bon chemin.

  • J.T.

    27/09/2014

    Les mégapoles et la sédentarisation à sur-bouffe, c'est du délire, un fiasco grandissant de manière inévitable !

    Peu savent encore se bouger sainement (comme les indiens ou d'autres avec des charrettes et charrues à bœufs déféquant là où il faut (en terrasses bordées de talus très arborés, pour retenir humidité, eaux d'orages et humus).

    Tout en se contentant comme les africains d'un téléphone mobile pour faire quelques échanges d'informations et monétaires, afin de rester responsable de ses terres (autarcique paysagiste climatologue local - http://greenjillaroo.wordpress.com) au plus naturel...!*!*!*!

    Sans maxi-pollutions et bouteilles d'alcool et emballages abandonnés à 10 m des poubelles, comme en France, où les jeunes trouvent normal de faire la fête, sans muscle, leur cancer de trop couvant derrière..., pour ruiner leurs enfants naissant de plus en plus de travers !§!

    A force de pub TV on vante l'artificiel qui déséquilibre toutes les énergies d'ensemble, même les déserts à sudations "de complément", mais en 4X4, même pas à dos de chameaux (le paquetage plein de pelles et de graines d'arbres pour faire bouger enfin utilement et sainement les touristes).

    "Bouger" immobile, c'est le pire en terme de pollution, d'où la paralysie d'Air- FRANC-ce, car l'intention créatrice planétaire n'en veut plus !

    Les enseignements citadins ne donnent plus que du chômage, car ils sont faux et pas durables.

    Rester immobile derrière un bureau "à vie" ne peut faire un humain sain, ni de corps ni d'esprit.
    Mon entourage me l'a prouvé, et le vôtre ?
    Citadin 45 ans, je suis encore là, seulement parce que sportif, me disant avec des intentions créatrices précises, mangeant des fruits, des céréales et des légumes, ne voulant pas laisser derrière moi "une "civilisation" trop remarquée décadente au pire.

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