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Edito : Comment combler le retard numérique de la France ?

Une série d'études viennent de révéler que la France était toujours confrontée à une fracture numérique importante. Selon une étude réalisée par l'agence média OMD et l'institut Ipsos, les exclus du Net représenteraient encore 36 % de la population française de plus de 15 ans (16 millions de personnes). Il s'agit d'une France plutôt âgée (sur-représentation des plus de 50 ans), rurale et ouvrière. OMD et Ipsos ont focalisé leur recherche sur la consommation des médias sur cette tranche de la population. Cette catégorie reste nettement à l'écart du phénomène Internet. 18,6 % seulement de ces Français ont eu un accès Internet au cours des douze derniers mois, contre 41,1 % en moyenne sur la population. Près d'un tiers de la population française consomme ainsi deux fois moins d'Internet que la moyenne nationale. La fameuse fracture numérique n'est donc pas résorbée. Ces écarts soulignent l'importance et la nécessité du plan "Reso 2007", présenté récemment par le gouvernement, et qui vise l'objectif des 10 millions de foyers (40 % des ménages) raccordés à l'Internet haut dédit en 2007. Un plan qui devra proposer des accès dans les lieux publics mais aussi favoriser des tarifs Internet plus abordables, aussi bien sur la connexion que sur le matériel informatique nécessaire. La télévision reste le média le plus consommé par cette catégorie de la population qui reste exclue du Net, et dans des proportions nettement supérieures à la moyenne. Au lieu de 210 minutes par jour, cette catégorie défavorisée regarde le petit écran en moyenne 277 minutes sur une journée. Cette sur-consommation provoque une utilisation également différente de la moyenne française. La télévision est sur-valorisée pour son rôle informatif (22 %, contre 15 % en moyenne). "Les émissions politiques sont davantage regardée par cette tranche de population", souligne l'étude. Ces 36% d'exclus du Net sont à comparer au 40 % de la population, soit 20 millions d'internautes que compte la France, au 42 % des foyers français équipés d'un ordinateur, le taux le plus bas d'Europe, selon le dernier baromètre Médiamétrie d'avril. Une autre étude GfK/SVM sur l'équipement informatique confirme cette fracture numérique et révèle "qu'un Français sur deux n'a jamais vu Internet". Autre constatation inquiétante de cette étude, ceux qui disposent d'un ordinateur ne sont pas forcément motivés par l'accès au Réseau puisque, sur les 10 millions de foyers équipés d'un ordinateur en avril 2003, un peu moins de 7 millions (27 % des foyers) sont connectés au Net. Enfin rappelons que 6,5 % seulement des foyers français (1,5 millions) ont aujourd'hui accès à l'Internet haut débit, un pourcentage trois fois inférieur à celui des foyers américains, deux fois inférieur à celui des foyers danois et scandinaves et tout juste égal à celui de l'Espagne ! On voit donc qu'il existe une double fracture numérique très préoccupante. Il y a, d'une part, une fracture interne persistante entre les 40 % de Français qui ont complètement intégré l'Internet dans leur vie personnelle et professionnelle et plus du tiers des Français qui reste largement exclus de ce nouvel outil d'information et de communication. Mais ces études mettent en évidence que cette fracture se caractérise par un retard numérique important entre la France et ses principaux voisins européens, tant en terme d'équipements informatiques dans les foyers qu'en terme de connexions haut débit et de foyers utilisant l'Internet. Quelles sont les vraies raisons de cet écart numérique persistant et alarmant entre la France et ses voisins, qui ne peut s'expliquer par une différence de niveau économique ou technologique ? Les causes réelles de ce retard sont à la fois sociales, culturelles et éducatives et tiennent largement à une approche trop technocratique, trop technologique et trop abstraite des nouvelles technologies de l'information dans notre pays. Si beaucoup de nos concitoyens doutent encore de l'intérêt d'utiliser un ordinateur chez eux ou de le brancher sur le Net (un tiers des ordinateurs domestiques ne sont pas connectés au Web !) c'est parce qu'ils ne perçoivent encore pas les avantages immédiats, concrets et pratiques qu'ils peuvent retirer d'une utilisation banalisée de l'informatique en terme d'usage. En outre, l'utilisation généralisée de l'informatique, longtemps freinée il est vrai par une complexité dissuasive d'emploi des machines, reste encore trop souvent associée, dans l'esprit de beaucoup de nos concitoyens, à l'image de l'ingénieur ou du scientifique qui possède un haut niveau de compétence technique. Il est donc nécessaire de s'attaquer avec vigueur aux deux freins psycho-culturels qui ralentissent considérablement la généralisation de l'informatique et de l'internet ; le premier peut se résumer par le "je ne saurai jamais m'en servir" et le second s'exprime par le "je n'en vois pas l'utilité". S'agissant du premier obstacle, les constructeurs, l'éducation et les pouvoirs publics doivent faire comprendre à nos concitoyens qu'ils n'ont pas besoin de posséder une grande connaissance technique pour utiliser chez eux, dans leurs besoins quotidiens, un ordinateur. Il suffit de savoir utiliser quelques fonctions simples sur un ordinateur, mais très utiles dans notre vie quotidienne, pour que celui-ci devienne un objet à la fois banal et irremplaçable, totalement intégré et désacralisé, au même titre que la télévision ou la radio. Sur les machines actuelles ces quelques fonctions peuvent être largement utilisées de manière automatique ce qui permet à l'utilisateur d'être rapidement "opérationnel" et de percevoir tout de suite l'intérêt que représente l'utilisation de l'informatique et de l'Internet dans sa vie de tous les jours. Bien entendu, rien n'empêchera cet utilisateur, en fonction des ses besoins personnels, d'utiliser une part de plus en plus importante des fonctions et potentialités de sa machine. L'autre obstacle, corrélé au premier, concerne la perception de l'intérêt réel que présente, non la machine elle-même, mais ce qu'elle permet d'obtenir ou de faire de manière simple et rapide. A cet égard, le réel succès de la déclaration d'impôt sur le Net, constaté début 2003, est révélateur et montre bien que ce sont les applications concrètes et utiles qui suscitent l'utilisation de l'ordinateur et du Net dans les foyers alors que la présence ou la disponibilité d'un ordinateur et d'une connexion au Web ne vont pas forcement entraîner leur utilisation par certaines catégories de la population. Même s'il est évidemment indispensable que l'Etat et les collectivités locales poursuivent leurs efforts concertés pour permettre à tous un accès "physique", à un coût socialement acceptable, aux NTI, l'ordinateur, comme l'Internet, ne doivent plus seulement être considérés et présentés sous leur aspect matériel et technique mais par rapport aux nombreux services très utiles qu'ils peuvent rendre dans les domaines administratifs, sociaux, médicaux, culturels et éducatifs, notamment auprès des catégories les plus fragiles de notre population, personnes âgées, malades ou handicapées, demandeurs d'emploi, ou jeunes en situation d'échec scolaire. Dans cette perspective, il est essentiel, comme le souhaite le gouvernement de Mr Raffarin, que l'ensemble de nos administrations accomplisse rapidement leur mutation vers les services en ligne. Cela suppose non seulement que tous les formulaires, démarches et procédures soient disponibles en ligne mais aussi que chaque citoyen puisse joindre chaque agent de l'administration et obtenir de lui une réponse rapide par courrier électronique. Cela est déjà le cas pour certains services publics pour la plus grande satisfaction des usagers mais aussi des fonctionnaires dont le travail gagne en richesse, en initiative et en autonomie. C'est par ce renversement de perspective, qui mettra en avant les services, et les gains en terme de qualité de vie, et reléguera la dimension technologique à l'arrière-plan, que nous pourrons convaincre l'ensemble de la population d'utiliser de manière quotidienne et banalisée ces outils qui rempliront alors pleinement leur triple fonction : ouvrir une nouvelle dimension à l'épanouissement personnel, faire franchir à la sphère administrative et sociale un véritable bon de productivité qui accélérera la modernisation de l'Etat et des services publics tant attendu par nos concitoyens et, enfin, amener la compétitivité globale de notre pays au meilleur niveau dans la nouvelle compétition immatérielle et cognitive planétaire. Il est quand même dommage que le Pays qui a inventé le Minitel avec ses 16 millions d'utilisateurs prenne un tel retard dans l'acquisition des usages d'Internet, pourtant bien plus nombreux et diversifiés et surtout moins chers que ceux de notre vieux service national de télématique...

René TRÉGOUËT

Sénateur du Rhône

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