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Edito : Le pouvoir exorbitant de l'image

Inventée il y a moins d'un siècle, la télévision fait partie de ces innovations de rupture, avec le téléphone et l'ordinateur, qui ont profondément transformé notre civilisation : il y a aujourd'hui au moins 1,5 milliard de téléviseurs en service dans le monde, ce qui correspond à environ 4,5 milliards de téléspectateurs. En France, on estime le parc de téléviseurs à 47 millions, soit presque deux postes par foyer et près de 9 millions de téléviseurs ont été vendus dans notre pays en 2011. Chaque Français adulte passe en moyenne 3h50 devant la télévision, soit 40 minutes de plus que la moyenne mondiale.

Il est incontestable que la télévision, en permettant la circulation et la diffusion des idées et des images à l'échelle mondiale a changé le monde, bouleversant les cultures mais également l'éducation et l'économie. Aujourd'hui, la télévision est partout, elle est omniprésente dans nos vies et se consomme non seulement sur les innombrables téléviseurs qui nous entourent mais également sur les ordinateurs, tablettes numériques et smartphones que nous utilisons quotidiennement.

Pourtant, depuis trente ans, de multiples études scientifiques démontrent que l'utilisation abusive ou inadaptée de la télévision et, plus généralement, la consommation effrénée d'images souvent violentes ou choquantes a un impact considérable sur notre santé physique et mentale.

Il y a quelques mois, une étude de l’université du Queensland, en Australie a fait grand bruit en montrant que les plus gros consommateurs de télévision - plus de six heures par jour -pouvaient perdre jusqu' à cinq ans d'espérance de vie. Selon cette étude, ceux qui passent plus de deux heures par jour devant la télévision réduiraient leur espérance de vie de 22 minutes par heure ! (Voir Etude)

Cette étude confirme les résultats d'une autre étude de l’École de santé publique d’Harvard qui montre que 2  heures de télévision par jour accroît les risques de développer un diabète de type 2 de 20 %, et des problèmes cardiaques de 15 %.

Selon ces études, une consommation excessive de télévision aurait donc un impact aussi néfaste sur la santé que le tabac ! Mais les effets d'une consommation abusive d'images ne se limiteraient pas à notre santé physique. En effet, une autre étude américaine publiée en 2005 dans la revue Brain and Cognition a montré, après pondération des différents facteurs de risques, que chaque heure passée devant la télévision entre 40 ans et 59 ans augmentait de 30 % le risque de développer la maladie d'Alzheimer.

A ces effets très négatifs sur la santé physique et psychique, il faut ajouter l'impact de la télévision sur l'agressivité et différentes formes de criminalité. Cet impact est démontré par une multitude d'études rigoureuses. Le pédiatre américain Brandon S Centerwell a par exemple montré dans une célèbre étude que l'introduction de la télévision avait provoqué, sur une période de 40 ans,  le doublement des meurtres aux Etats-Unis et au Canada ; une autre étude américaine réalisée sur 700 familles de l’état de New York pendant 15 ans a révélé une nette corrélation entre les actes violents et le temps passé chaque jour devant la télévision.

Il faut également évoquer une étude canadienne unique en son genre (Impact of Television : A Natural Experiment Involving Three Communities) publiée en 1979 et qui a étudié pendant 5 ans l'impact de l'arrivée de la télévision dans une petite ville isolée qui n'a reçu aucun programme de télévision jusqu'en 1975. Cette étude montre une augmentation de 160 % des agressions physiques entre le CP et le CE1 au cours des deux années ayant suivi l'apparition de la télévision dans cette petite ville.

Enfin, la consommation excessive de télévision a un impact direct sur les capacités cognitives des enfants, attention, mémoire, imagination notamment. A cet égard, les études du pédiatre allemand Peter Winterstein sont sans appel. Il a constaté, après avoir analysé les dessins de deux mille enfants pendant  dix-sept ans, une corrélation directe entre la précision et la richesse de ces dessins et la faible consommation télévisuelle de leurs auteurs. A contrario, les enfants qui regardaient le plus la télévision produisaient des dessins incohérents et pauvres. Une autre étude néo-zélandaise, portant sur un millier de personnes nés en 1972 et 1973 et suivis pendant trente ans, a mis en évidence un lien très fort entre une surconsommation de télévision pendant l'enfance et un faible niveau d'étude à l'âge adulte.

Une étude récente publiée dans la revue de référence Pediatrics et réalisée par des chercheurs de l'Université de Virginie a montré qu'un groupe de jeunes enfants ayant regardé un dessin animé de dix minutes obtenait ensuite aux tests cognitifs de concentration et de logique des résultats sensiblement moins bons que l'autre groupe soumis à des activités traditionnelles.

Le grand pédiatre américain Dimitri Christakis (Université de Washington à Seattle) confirme ces conclusions et souligne que la consommation de télévision avant deux ans est systématiquement associée à des retards cognitifs et scolaires ultérieurs de l'enfant." La consommation actuelle de télévision sous toutes ses formes est devenu un enjeu majeur de santé publique au niveau mondial ", souligne le Docteur Christakis qui rappelle qu'un adolescent américain moyen passe plus du tiers de sa journée devant un écran, quel qu'il soit !

Face à ces multiples études aux résultats convergents et très préoccupants, une question essentielle se pose : les images télévisées sont-elles intrinsèquement nuisibles à notre santé physique et psychologique ou cet effet dépend-il du contenu de ces images, de l'attitude du téléspectateur et du contexte affectif, éducatif  et culturel dans lequel sont vues ces images. La réponse à cette question est complexe car tous ces facteurs sont intriqués et mesurer leur poids respectif est délicat. Il est cependant admis que la consommation croissante d'images de plus en plus violentes et choquantes par de jeunes enfants peut gravement et durablement perturber leur santé mais également leur équilibre psychologique, social et affectif. Les cas de plus en plus graves et fréquents d'addiction aux jeux vidéo en sont la preuve.

Il ne s'agit pas pour autant de bannir l'image en tant que telle de l'éducation et de la culture car celle-ci, lorsqu'elle est utilisée de manière judicieuse et adaptée à l'âge et à la sensibilité de l'enfant, peut, en complément des autres outils pédagogiques, avoir une influence très positive. Enfin, un autre facteur décisif est à prendre en considération : le degré d'activité et de participation face à l'image. A cet égard, un basculement majeur est en train de s'opérer : les adolescents passent à présent plus de temps sur le Net que devant la télévision ; or, contrairement à la consommation de programmes télévisés qui est passive, l'Internet est interactif et coopératif, ce qui change profondément le rapport à l'image. On regarde la télévision mais on "surfe" ou on "navigue" sur le Web et le simple choix de ces verbes illustre les dimensions active, créative, symbolique et sociale infiniment plus riches et complexes de l'Internet.

Il reste cependant étrange et à tout le moins paradoxal que notre société de plus en plus moralisatrice et hygiéniste, si prompte à combattre le tabac, l'alcool et toutes les drogues en général, reste curieusement si permissive et indulgente en matière d'images alors qu'il est pourtant largement démontré qu'elles ont un effet absolument considérable sur la santé physique et mentale de nos concitoyens. Il me semble pourtant qu'il y a dans ce pouvoir exorbitant de l'image un enjeu social, politique et démocratique majeur qu'il est temps de reconnaître.

René TRÉGOUËT

Sénateur Honoraire

Fondateur du Groupe de Prospective du Sénat

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  • Stéfan

    27/01/2012

    Fidèle abonné de la newsletter RTFlash, je trouve généralement les éditos très bien construits et argumentés. Mais ici j'ai l'impression que des raccourcis dangereux sont faits. Les études sur la nocivité de la télévision se heurtent à une difficulté majeure : comment isoler le facteur télévision d'autres facteurs qui lui sont intimement liés, comme par exemple le fait de rester passif et immobile dans un canapé ?

    Quand une étude montre que 6h de télé par jour fait perdre 5 ans d'espérance de vie, est-ce que la même étude, réalisée sur des personnes qui resteraient assises 6h par jour à lire des livres ou à se documenter sur internet, n'aurait pas amené à peu près les mêmes résultats ? Est-ce vraiment l'image télévisée qui explique à elle seule cet impact sur la santé, ou est-ce plutôt le fait d'être sédentaire et physiquement inactif ?

    Mon propos n'est pas de défendre la télévision, qui a de nombreux travers (pour moi le principal problème de la télé est avant tout l'uniformisation des opinions, plutôt que des risques sur la santé), mais d'alerter sur ce type d'études, qu'on voit apparaître assez régulièrement pour démontrer des liens entre santé et exposition aux écrans. Suivant des raisonnements similaires, une étude pourrait très bien démontrer la nocivité d'internet sur la santé : il est évident que rester des heures sur un ordinateur est moins bon pour le coeur que faire un footing !

    Je suis en revanche d'accord sur la partie conclusive de l'article : internet permet d'éliminer le côté "passif" que l'on avait face à l'écran de télévision.

    Enfin, sur le dernier paragraphe, la réponse à la question soulevée me paraît évidente : si les pouvoirs en place ne légifèrent pas pour réduire l'emprise de la télévision sur les citoyens, c'est parce que cette même télévision est encore aujourd'hui le meilleur outil dont disposent ces mêmes pouvoirs pour faire passer leurs messages à des millions de personnes, électeurs ou acheteurs potentiels. Peut-être que quand internet aura véritablement pris le dessus, la télé sera moins défendue par le pouvoir ?

  • Thomas

    27/01/2012

    D'accord avec vous Stéfan. Pourvu que les pouvoirs en place ne disposent pas d'Internet comme ils le font avec la télévision...

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