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Edito : Le climat est-il en train de devenir fou ?

Que nous ayons pris nos vacances en France, en Europe ou sur un autre continent, nous avons sans doute tous été frappés par les vagues de chaleur extrêmes qui ont successivement déferlé sur les différents continents de notre planète depuis deux mois. Assistons-nous à un dérèglement de grande ampleur du climat au niveau mondial ? On peut sérieusement se poser la question si l’on observe la multiplication d'épisodes de canicule au cours de ces dernières années et plus particulièrement depuis le début de cet été 2018.

Au nord de l'Europe du Nord, des températures supérieures à 30°C ont été enregistrées au niveau du cercle polaire arctique et des records absolus de température ont ainsi été battus en Norvège avec 33,7°C le 18 juillet à Drag ou encore 33°C le 19 juillet à Lakselv, soit plus de 15°C au-dessus des normales, selon l'Institut météorologique norvégien. A Kvikkjokk en Suède, également près du cercle polaire, un autre record a été battu, avec 32,5°C le 17 juillet ou en Laponie finlandaise avec 33,4°C à Utsjoki Kevo le 18 juillet. En Sibérie, le mercure a également atteint des sommets avec 37,2°C à Tompo le 9 juillet ou 35,5°C à Vanavara le 26 juin, selon l'Agence nationale océanique et atmosphérique des Etats-Unis (NOAA).

Le sud de l’Europe n’a pas été épargné par ces vagues de chaleur et début août, l’Espagne et le Portugal ont connu des pics de température tout à fait exceptionnels, avec 45,8°C relevés à Badajoz, dans le Sud-Ouest de l’Espagne, et 47,4°C à Santarem, au Portugal. À Ouargla, dans le Sahara algérien, une température maximale de 51,3°C a été constatée le 5 juillet. Il s’agit, selon les autorités algériennes, de la température la plus élevée jamais relevée en Algérie par des instruments fiables.

Aux États-Unis, la station de Furnace Creek, dans le parc national de la Vallée de la mort, en Californie, a relevé une température de 52,0°C le 8 juillet. Au centre-ville de Los Angeles, un nouveau record de température minimale nocturne de 26,1°C a été enregistré le 7 juillet.

L’Asie n’a pas non plus été épargnée par ces vagues de chaleur exceptionnelles : pour la première fois dans l’histoire du Japon, les températures ont dépassé, fin juillet, les 41°C à l’ombre, atteignant même 41,1°C, le 16 juillet dernier, dans la ville de Kumagaya, au nord-ouest de Tokyo. Cette canicule sans précédent au Japon a entraîné plus d’une centaine de décès et plus de 35 000 hospitalisations. Notons également que le Japon vient d’être frappé le 4 septembre dernier par le cyclone Jebi, le plus violent qu’ait connu l’archipel nippon depuis 25 ans. Or, bon nombre de climatologues pensent qu’il existe un lien de causalité entre le réchauffement climatique et l’augmentation du nombre d’ouragans et de cyclones particulièrement violents.

Notre pays a également connu des chaleurs extrêmes, puisque qu’il est d’ores et déjà établi que cet été 2018 est le second le plus chaud jamais enregistré en France, juste derrière celui de 2003. En France, la température moyenne calculée pour 2018, jusqu'au 12 août dernier, est de 22,1°C, soit 2,3 degrés de plus que la température moyenne sur la période 1981-2010, qui est de 19,9 degrés Celsius. Paris a même connu plus de jours dépassant les 30°C qu'en 2003 (26 jours contre 21) et Lille a enregistré sa température la plus élevée depuis le début des mesures de Météo France, avec 37,6°C le 27 juillet dernier.

S’agissant de ces vagues de chaleur exceptionnelles qui ont déferlé sur la planète cet été, il est important de souligner qu’une équipe internationale de scientifiques a pu montrer, en utilisant de nouveaux modèles informatiques très puissants, que de telles canicules ne peuvent résulter seulement des fluctuations météorologiques saisonnières et sont devenues à présent deux fois plus probables à cause du réchauffement climatique en cours (Voir rapport WWA).

Selon l’ONU, il est pratiquement certain que l'année 2018 sera l’une des plus chaudes jamais enregistrées. L’agence internationale rappelle par ailleurs que, depuis 2015, la Terre vit les trois années les plus chaudes jamais enregistrées depuis le début des relevés, au XIXe siècle, que dix-sept des dix-huit années les plus chaudes appartiennent au XXIe siècle, et que le rythme du réchauffement constaté ces trois dernières années est exceptionnel.

La NASA estime pour sa part qu’après l’année 2016, l’année 2017 a été la plus chaude depuis 1880. L’organisme américain affirme lui aussi que même sans El Niño, les températures ont été supérieures de 0,9 degré Celsius à celles observées pendant la période comprise entre 1951 et 1980. Le service national britannique de météorologie précise, quant à lui, que l’année 2017 avait été la cinquième année la plus chaude pour le Royaume-Uni depuis le début des relevés, en 1910. En France, Météo France vient d’annoncer que la température moyenne a été supérieure à la normale de près de 2°C, plaçant 2018 au second rang des étés les plus chauds jamais enregistrés.

Selon une étude publiée début août et intitulée « Trajectoires de la Terre dans l’anthropocène » (Voir PNAS), même si l'humanité réduit les émissions de gaz à effet de serre comme prévu par l'accord de Paris, notre planète pourrait quand même basculer vers un nouvel état beaucoup plus chaud. L’équipe internationale dirigée par les scientifiques Still Steffen, Johan Rockström, Katherine Richardson et Timothy M. Lento, émet l’hypothèse que la hausse de la température moyenne de la Terre pourrait se stabiliser à +4°C ou +5°C par rapport à l'ère préindustrielle, bien au-delà de l'objectif de l'accord de Paris sur le climat (+2°C maximum).

Selon ces scientifiques de l'Université de Copenhague, de l'Université nationale australienne et de l'Institut de recherche de Potsdam sur les effets du changement climatique en Allemagne, dix facteurs autonomes, aujourd'hui neutres ou bénéfiques, pourraient à terme devenir néfastes, provoquant plus de rejets de CO2 et de méthane dans l'atmosphère que toutes les activités humaines combinées. Ces points de bascule sont liés à des températures au-delà desquelles la libération de ces gaz serait inéluctable. Parmi ces facteurs, il y a les forêts et les océans qui ont absorbé ces dernières décennies plus de la moitié des émissions de carbone et montrent des signes de saturation en CO2, selon de récentes études.

L’étude évoque également le risque considérable constitué par le méthane et le CO2 emprisonnés dans le permafrost, sol gelé en permanence en Russie et au Canada, qui correspond à environ quinze années d'émissions humaines. En cas de dégel, ces gaz relâchés accéléreraient le réchauffement, libérant encore plus de gaz à effet de serre et amorçant une boucle infernale.

Autre facteur important : le miroir blanc glacé de la banquise qui réfléchit 80 % des rayonnements du soleil. Mais cette glace de mer est remplacée par l'océan qui lui absorbe 80 % de ces radiations, accélérant le réchauffement. Dans l'Arctique, le premier été sans banquise devrait avoir lieu avant le milieu du siècle.

L’étude rappelle que tous ces mécanismes sont interconnectés et pourraient s’activer les uns les autres, selon un processus en cascade. Les conséquences d’un tel emballement seraient incalculables, car une fonte des glaces de l’Antarctique Ouest et du Groenland conduirait à une hausse du niveau de la mer de 13 mètres. La calotte de l’Antarctique Est, plus sensible au réchauffement qu’estimé précédemment, représente 12 mètres potentiels supplémentaires. Or, les deux-tiers des mégalopoles sur l'ensemble de notre planète sont installées à moins de 10 mètres au-dessus du niveau de la mer…

Pour éviter qu’une telle catastrophe advienne, l’étude précise qu’il ne suffira pas de réduire nos émissions de gaz à effet de serre. Il faudra également changer profondément nos systèmes de productions agricoles, de gestion des sols et nos modes de vie.

L’Administration nationale océanique et atmosphérique américaine (NOAA) vient, pour sa part, de publier un nouveau rapport, également très inquiétant sur l’impact du changement climatique sur la planète. Intitulé « L’État du climat 2017 », cette étude est le résultat de contributions de 500 scientifiques dans 65 pays (Voir State of The Climate in 2017).

Ce rapport souligne que l’année dernière, les concentrations dans l’atmosphère des principaux GES (CO2, méthane, et oxydes nitreux) ont atteint, en moyenne, 405 parties par million (ppm), soit la plus forte concentration jamais enregistrée. D’après les scientifiques du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), pour avoir plus de deux chances sur trois de limiter le réchauffement mondial à 2°C d’ici à 2100 (l’objectif de l’accord de Paris), il faudrait que les émissions de CO2 entre 1870 et la période où sa concentration dans l’atmosphère sera stabilisée n’excède pas 2 900 gigatonnes (Gt) de CO2. Or, depuis un siècle et demi, environ 2 100 Gigatonnes de Co2 ont déjà été émises et notre "crédit carbone" total n'est donc plus que de 800 GtCO2,  - l’équivalent de moins de 20 ans d’émissions au rythme actuel - si nous voulons avoir des chances de respecter l’objectif des +2°C. Les émissions de GES doivent donc impérativement atteindre un pic en 2020, soit dans deux ans, puis diminuer rapidement.

Ce réchauffement provoque une dilatation de l’eau et la fonte des glaces, ce qui a entraîné une augmentation du niveau des océans de 7,7 centimètres entre 1993 et 2017, alors que ce niveau n'avait augmenté que de 20 cm au cours du XXème siècle. On observe également que, depuis six ans, le niveau de la mer augmente par rapport à l’année précédente et il croît à présent de 3,1 centimètres par décennie en moyenne. Les océans se réchauffent en stockant le CO2 émis dans l’atmosphère par les activités humaines et ce phénomène accélère l’acidification des océans qui affecte de plus en plus toute la chaîne de la vie marine, du plancton jusqu'aux gros mammifères marins.

L’ensemble de ces études montre que les températures moyennes océaniques et terrestres combinées ont augmenté de 0,38 à 0,48°C par rapport à la moyenne de 1981-2010. Dans l’océan Arctique, la couverture de glace maximale a atteint en 2017 son plus bas niveau depuis 1980. L’Antarctique n’a pas été épargné : le 1er mars 2017, la superficie de glace maritime y est tombée à 2,1 millions de kilomètres carrés, soit la plus basse jamais observée.

Il faut également évoquer une dernière étude publiée le 31 aout dans « Science » et intitulée « Transformation passée et future de l’écosystème terrestre sous l’effet du changement climatique ». Menée par 42 chercheurs dirigés par Stephen Jackson, directeur du Centre de suivi de changement climatique du sud-ouest des États-Unis de Tuscon (Arizona), cette vaste méta-analyse compile 594 travaux portant sur l'évolution du climat et ses conséquences depuis la dernière glaciation il y a 14.000 ans. Pendant cette période, le climat de la Terre s'est réchauffé de 4 à 7°C, ce qui correspond au même niveau de réchauffement que celui que nous pourrions atteindre d'ici 100 ans, d'après les prédictions des climatologues, si rien n'est fait pour limiter drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre (Voir Science). L’étude précise « qu’alors que le précédent changement s’était étalé sur plus de 10.000 ans, celui en cours actuellement sera concentré sur un siècle ou deux ». Selon les auteurs, ces changements majeurs et rapides risquent de déstabiliser les grands équilibres biologiques, thermodynamiques et chimiques du globe et d’accélérer la perte de la biodiversité mondiale.

Cette diminution accélérée de la biodiversité à l’échelle mondiale est déjà une réalité : plusieurs études montrent en effet que le nombre de mammifères, oiseaux, poissons, amphibiens et reptiles peuplant la Terre, a diminué de plus de la moitié entre 1970 et 2012. Et ce mouvement risque encore de s’accélérer, puisqu’une étude récente prévoit que, sans efforts supplémentaires pour rester dans la limite des deux degrés de réchauffement, c’est plus de la moitié de la biodiversité totale de la planète qui pourrait disparaître d’ici 2080…

Une étude de l’Université Harvard, publiée le 27 août dans la revue Nature, montre par ailleurs que, dans les prochaines décennies, l’augmentation de la concentration atmosphérique de CO2 pourrait entraîner l’appauvrissement d’un grand nombre de cultures de base en protéines, en fer et en zinc, avec des effets délétères sur la santé humaine (Voir Nature). Selon cette étude, si la hausse moyenne des émissions mondiales de CO2 se poursuit au rythme actuel, cela provoquera une réduction de 10 % à 20 % de la teneur en protéines des cultures de base, une baisse de moindre importance des taux de minéraux comme le fer, le zinc, le magnésium ou le calcium, mais aussi une diminution de 20 % à 40 % pour les vitamines. Les conséquences d’un tel appauvrissement de la qualité nutritionnelle des productions alimentaires seront loin d’être anecdotiques : 122 millions de personnes supplémentaires pourraient en effet se retrouver victimes d’une alimentation insuffisamment riche en protéines et vitamines, soit 20 % de plus qu’aujourd’hui (660 millions de personnes en 2016 selon l’ONU).

Pour ceux qui en doutent encore, il faut savoir que notre pays, bien que situé en zone tempérée, n’échappera pas aux conséquences multiples et considérables engendrées par ce réchauffement climatique majeur. Rappelons qu’en France, sur les 35 années les plus récentes, 30 vagues de chaleur extrême ont été enregistrées, alors qu’il n’y en avait eu que 8 entre 1947 et 1982.

Selon les projections présentées en mai dernier par Météo-France, et basées sur l’analyse des données d’observations recueillies, depuis 1872, le réchauffement pourrait atteindre + 4°C en hiver et + 5°C en été, à l’horizon 2071-2100. Météo France précise qu’au cours du siècle écoulé, les températures annuelles se sont inscrites en nette hausse (+ 1,4 % pour les minimales), avec une accélération depuis la fin des années 1950 : environ + 0,3°C par décennie. Cette tendance s’est encore accélérée au cours des quarante dernières années. C’est ainsi que les cinq années les plus chaudes enregistrées depuis le début des relevés (dans l’ordre : 2011, 2014, 2015, 2017 et 2003) appartiennent toutes au XXIe siècle.

S’agissant des prévisions pour la seconde moitié du siècle, Météo France précise qu’elles dépendront de l’évolution des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Si elles baissent fortement, le réchauffement sera maintenu autour de + 1°C. Si elles sont stabilisées, il se rapprochera de + 2°C. En revanche, si ces émissions se poursuivent au même rythme, les Franciliens devront subir une hausse moyenne de 4°C à la fin du siècle. Concrètement, cela signifie que le nombre annuel de jours très chauds (plus de 30°C de température maximale) pourrait passer d’une dizaine actuellement à plus de quarante. Dans ce scenario, un été caniculaire comme celui de 2003 – le plus chaud jamais mesuré à Paris avec une moyenne de 22,6°C –, risque de devenir habituel…

En novembre dernier, fait sans précédent, 15 364 scientifiques issus de 184 pays, spécialistes de climatologie, biologie, chimie, physique, agronomie, océanographie, ont lancé un appel d’une ampleur sans précédent pour alerter l’opinion publique mondiale sur la dégradation accélérée de l’environnement, de la biodiversité et du climat (Voir Le Monde).

Il y a quelques jours, 200 personnalités mondiales du monde des sciences, des arts et de la culture publiaient dans le journal « Le Monde » une tribune brève mais résumant parfaitement la situation, intitulée « Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité ». Dans cette tribune on pouvait notamment lire une phrase qui résume bien l’état d’esprit d’une majorité de plus en plus large de nos concitoyens, « Nous considérons que toute action politique qui ne ferait pas de la lutte contre ce cataclysme sa priorité concrète, annoncée et assumée ne serait plus crédible ».

Face à une situation climatique et environnementale aussi grave, à présent solidement établie sur le plan scientifique, je crois que le temps n’est plus aux séminaires de réflexion, aux tergiversations et aux demi-mesures et que nos concitoyens exigent - et exigeront avec de plus en plus de force - que leurs dirigeants prennent des mesures globales qui soient enfin à la mesure de l’immense défi de civilisation auquel nous sommes confrontés.

Face à cette situation, il faut sans tarder, comme l’a proposé le Président de la République, fixer au niveau européen un "juste prix" pour le carbone - autour de 30 euros la tonne pour commencer - afin de pénaliser les industries polluantes. Il est également urgent de fixer aux frontières européennes une taxe sur le carbone qui pèserait sur les importations issues d'industries polluantes, afin "d'assurer l'équité entre les producteurs européens et leurs concurrents".

Mais il faut aller plus loin et nous pourrions notamment nous inspirer des propositions formulées par l’économiste Pierre Larrouturou et le climatologue de réputation mondial Jean Jouzel (Voir Appel). Ceux-ci proposent un ambitieux "pacte finance-climat" européen qui contient plusieurs mesures fortes : doter l'Union européenne d'un budget climat de 100 milliards d’euros par an, charger la Banque européenne d'investissement (BEI) de financer des projets pour la transition énergétique ou encore exclure les investissements publics de la transition énergétique des critères de déficits européens.

Je pense également qu’il faut sans tarder refondre l’ensemble de notre fiscalité, nationale et locale, directe et indirecte, en la réorientant sur des critères et objectifs environnementaux visant principalement à une réduction drastique de nos émissions de gaz à effet de serre et à une meilleure protection de l’environnement.

Il faut enfin mettre en place un cadre fiscal, financier et budgétaire qui encourage spécifiquement les investissements dans la recherche, fondamentale et appliquée, concernant les technologies propres, qu’il s’agisse des énergies renouvelables, du recyclage et de la valorisation du CO2 ou de la chimie verte.

Beaucoup d’entreprises, de collectivités locales et de grandes mégapoles, ont déjà pris avec force ce virage écologique vers un développement durable. Il faut à présent que les puissances politiques, tant au niveau national qu’européen et international, entendent le message de plus en plus clair que leur adressent leurs opinions publiques et leurs citoyens et repensent l’ensemble de leurs outils, de leurs objectifs et de leurs programmes politiques pour placer en priorité absolue cet impératif écologique planétaire.

René TRÉGOUËT

Sénateur honoraire

Fondateur du Groupe de Prospective du Sénat

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