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Edito : La France doit miser sur le très haut débit par fibre optique jusqu'à l'habitant

La semaine dernière, le Ministère de l'Industrie a confié à l'Idate une mission de réflexion prospective sur les technologies de l'après ADSL qui pourraient permettre à la France d'accélérer sa mutation vers le très haut débit, c'est à dire au moins 100 Mbit/s symétrique. L Idate devrait rendre ses conclusions, très attendues, au printemps 2006. De son côté, le Syndicat professionnel des fabricants de fils et câbles électriques (Sycabel), a publié le 17 juin un Livre blanc très intéressant (Sycabel), dans lequel il préconise une politique ambitieuse et volontaire des pouvoirs publics en matière d'aménagement numérique du territoire et notamment le développement massif du FTTH, c'est-à-dire de la fibre optique jusqu'au domicile.

Ce livre blanc préconise le recours à la fibre optique pour faire passer la France au très haut débit et s'appuyant sur le fait qu'aujourd'hui l'ADSL arrive à ses limites en terme de débit. L'ADSL2 permet certes, à quelques centaines de milliers de citadins privilégiés de bénéficier (en voie descendante) de 24 Mbits/s mais cette technologie ne fonctionne qu'à moins d'1,5 Km du central téléphonique. Autant dire qu'il n'y a aucune chance qu'une majorité de nos concitoyens puissent rapidement en bénéficier.

Ce débat sur le très haut débit survient également au moment où France Télécom lance une offre d'accès internet qui va permettre à certains des internautes qui jusqu'à maintenant en étaient exclus parce que vivant dans des régions à habitat dispersé, d'accéder au haut débit. Cette offre, baptisée "Haut débit 512k étendu", est rendue possible grâce à la technologie Re-ADSL ("Re" pour "réseau étendu"). Quelque 300.000 lignes de téléphone pourront ainsi accéder à l'ADSL, a précisé un porte-parole de l'opérateur, avant d'expliquer qu'il s'agit des lignes de téléphone installées entre 6,5 km et 8 km environ du central téléphonique.

Aujourd'hui les lignes situées à moins de 6,5 km peuvent déjà accéder à l'ADSL. En revanche, celles situées au-dessus de 8 km ne pourront pas encore y accéder malgré cette nouvelle technologie. Mais il faut bien comprendre que le "Re-ADSL" ne fait que pousser une veille technologie dans ses ultimes retranchements : les lois de la physique sont incontournables et l'atténuation du signal sur la longueur de la ligne de téléphone entraîne des limitations de débit. Le Re-ADSL de Wanadoo plafonne ainsi à 512 kbit/s (128 kbit/s en émission).

Le problème majeur inhérent à l'ADSL est qu'avec les fils de cuivre du téléphone, le débit décroît très vite en fonction de l'éloignement. Or la distance moyenne d'un foyer français par rapport au central téléphonique est à ce jour de 2,7 kilomètres. Soit, en gros, du 4 Mbit/s. C'est insuffisant pour un certain nombre d'applications, notamment pour la télévision haute définition. Car le palier de ce genre de service s'établit 10 Mbit/s.

Et ce n'est qu'un début car très rapidement nos concitoyens vont vouloir disposer du "quadruple play", incluant l'internet très haut débit, la TVHD, le téléphone fixe le mobile à très haut débit supportant les applications vidéo et visiophonie. Mais pour que toutes ses nouvelles applications fonctionnent simultanément à pleine puissance, le débit requis est d'au moins 60 Mbit/s ! Nous sommes donc très loin des 24 Mbits/s de l'ADSL2 et encore plus loin des quelques Mbits/s dont doivent encore se contenter aujourd'hui la majorité des internautes.

Une autre technologie, le VDSL, combinant ADSL et fibre optique, permet, il est vrai, de pousser le débit jusqu'à 52 Mbit/s en réception et 2 Mbit/s en émission. C'est un progrès incontestable par rapport à l'ADSL car, dans ce scénario, la solution consisterait alors à amener la fibre jusqu'aux sous-répartiteurs téléphoniques, plus proches des abonnés, et non plus jusqu'au central téléphonique seul. Il reste que cette solution plafonne à 52 Mbits/s et ne permet toujours pas d'amener chez l'abonné le très haut débit symétrique, de l'ordre de 100 Mbits/s ou plus, dont celui-ci va très rapidement avoir besoin pour utiliser pleinement tous les nouveaux services numériques, notamment en télétravail, télémédecine et télééducation, tant dans sa vie personnelle que professionnelle.

Partant de constat, et de l'augmentation rapide inéluctable des besoins en bande passante, liée à la multiplication et à l'intégration des nouveaux usages numériques, le Sycabel pose enfin la vraie question : dans les zones où il n'y a pas d'infrastructures haut-débit, ne vaut-il mieux pas sauter l'étape VDSL et passer directement à la fibre optique jusqu'à l'abonné (fiber to the home, FTTH), comme au Japon.

La fibre optique a longtemps eu la réputation d'être une technologie très coûteuse. Mais depuis 10 ans le prix de la fibre optique a été divisé par dix. En outre dans une infrastructure optique, la fibre ne représente que 10 % de l'investissement total. Le reste est constitué par le génie civil. Pour le cuivre ou la fibre, les coûts des équipements de réseau sont similaires, tout comme les dépenses de génie civil. Au final, on arrive à des coûts identiques pour la fibre, quand il n'y a pas d'infrastructures préexistantes.

Dans un récent éditorial (voir "FTTH et VDSL2 : une synergie d'avenir") j'avais déjà évoqué l'exemple de la Suède et de la Finlande qui ont su, grâce à de nouvelles formes de partenariat public-privé et à une politique volontariste et ambitieuses de l'Etat, développer des réseaux optiques jusqu'à l'habitant non seulement dans les villes mais aussi en milieu rural.

Si l'on considère donc le point d'évolution techno-économique auquel notre pays est parvenu, je crois qu'il est légitime de se demander si l'Etat ne devrait pas mettre en oeuvre un plan ambitieux, sur 5 ou 10 ans, visant à amener la fibre optique dans chaque foyer. Outre son débit, trois raisons me semblent plaider pour un tel plan. D'abord la réserve de bande passante. Contrairement aux technologies sur cuivre, pour lesquelles le débit est physiquement limité et décroît très rapidement avec la distance, les possibilités d'accroissement de débit sur les fibres actuelles sont phénoménales.

Selon différentes expérimentations réalisées depuis 5 ans on est aujourd'hui certain de pouvoir multiplier par 1000 au moins le débit des fibres optiques existantes. La deuxième raison est liée à la sécurité des transmissions optiques, infiniment plus sûres que les transmissions hertziennes, surtout avec l'avènement prochain de la cryptographie quantique. La dernière raison tient enfin au fait, qu'à terme, la photonique et l'ordinateur optique remplaceront l'électronique et l'informatique actuelles en raison des gains fantastiques en rapidité et en puissance de calcul que nous laissent entrevoir ces technologies optiques. Dans cette perspective il parait logique de favoriser et de promouvoir ce basculement technologique vers un continuum numérique tout optique, du stockage au traitement, en passant par la transmission de l'information.

Si gouverner c'est prévoir et anticiper, alors la question d'un réseau optique desservant chaque foyer mérite de faire l'objet d'un grand débat national si nous voulons que notre pays, qui a déjà raté bien des trains technologiques majeurs, par frilosité, conservatisme et vision à court terme du futur, puisse être dans 10 ans en tête de la compétition numérique mondiale.

René Trégouët

Sénateur honoraire

Fondateur du Groupe de Prospective du Sénat

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