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Edito : Rebâtissons Notre-Dame de Paris en l’inscrivant dans son siècle !

L’impensable, l’inimaginable s’est donc produit le 15 avril dernier, avec cet épouvantable incendie, d’une violence inouïe qui a bien failli détruire totalement ce joyau architectural et historique que constitue la cathédrale Notre-Dame de Paris, symbole universel de spiritualité et de fraternité qui, en bien des occasions inscrites à jamais dans notre histoire et nos mémoires, de l’accueil de la relique de la Sainte Couronne par Saint Louis en 1239, jusqu’au Magnificat de la victoire, le 26 août 1944, en présence du Général de Gaulle, en passant par le sacre de Napoléon en 1804, a su faire battre depuis plus de huit siècles le cœur de la France.

Le mardi 16 avril au matin, c’est toute une nation sidérée et étreinte de tristesse qui a dû se résoudre à voir ce que jamais elle n’aurait pensé voir : Notre-Dame de Paris dévastée par la pire catastrophe de son très long parcours à travers les siècles.

Mais très vite, passé le temps des larmes et de l’accablement, c’est tout un peuple qui, dépassant ses différences d’opinions, de conditions et d’origines, a su s’unir dans un extraordinaire mouvement de ferveur national, pour manifester sa volonté inébranlable : celle de reconstruire à tout prix, et quelles qu’en soient les difficultés, cette magnifique cathédrale qui ne peut pas mourir.

A peine cet incendie était-il éteint qu’un élan national et mondial de générosité, comme on en a rarement vu dans l’histoire, permettait de recueillir des promesses de dons qui dépassent à présent le milliard d’euros. Cette somme  peut paraître exorbitante, mais elle sera sans doute nécessaire pour couvrir globalement le coût absolument gigantesque que vont représenter la reconstruction et la consolidation dans les règles de l’art de cet édifice immense et d’une grande complexité, déjà soumis au poids des siècles avant de subir les outrages du feu.

Il faut bien comprendre qu’à présent, il ne s’agit plus de restaurer Notre Dame de Paris, mais bien de la reconstruire et, disent certains, de la réinventer. En effet, au-delà des énormes dégâts directs occasionnés par cet incendie sur la charpente et le toit de cette cathédrale, c’est probablement l’ensemble de la structure de cet édifice, fragilisée par l’incendie, qu’il va falloir consolider et sans doute en partie rebâtir. Rappelons que la cathédrale a été percée à trois endroits : par l'effondrement de la flèche, de la croisée du transept et de la voûte du transept nord. De l’avis de tous les experts, il existe des risques importants d'effondrement de la voûte, notamment au niveau du pignon du transept nord et sur une partie du beffroi sud, et les travaux de mise en sécurité, de confinement et d’inspection de ces prochaines semaines seront à cet égard décisifs.

Avant d’aborder la question délicate et complexe des choix en matière de reconstruction de cette superbe cathédrale, il faut rendre hommage à l’intervention absolument exemplaire des Pompiers de Paris qui ont non seulement pris tous les risques pour éteindre au plus vite cet incendie, en essayant de minimiser, autant qu’il était possible, les conséquences de leur intervention, mais ont également, pour une dizaine d’entre eux, risqué délibérément leur vie pour sauver des reliques et œuvres d’art d’une valeur inestimable, allant bien au-delà du devoir que leur impose leur mission.

Il est également important de rappeler un point qui n’a peut-être pas assez été souligné : lors de leur intervention à Notre-Dame de Paris, les pompiers ont pu compter sur l'aide de Colossus, un robot téléguidé développé par la société française Shark Robotics. Cette étonnante machine, pilotable à distance jusqu’à un km à l’aide d’une tablette numérique, équipe les Pompiers de Paris depuis deux ans ; elle pèse 420 kilos et peut emmener une demi-tonne de charge utile en exploitant sa puissance embarquée de 8000 watts qui lui confère plus de quatre heures d’autonomie. Ce colosse d’1m80 de long et d'1m50 de large peut également monter des escaliers et franchir toutes sortes d’obstacles, grâce à ses chenilles.

Télécommandé à distance par un pompier, ce robot s’est avéré être un auxiliaire particulièrement efficace pour lutter contre cet incendie ravageur, en réduisant les risques pour les pompiers. Capable d’emporter 200 mètres de tuyaux, il peut cracher 3.000 litres d’eau par minute et faire ainsi le travail d’une bonne vingtaine de pompiers. Polyvalent et modulable, il est également capable de transporter du matériel, d’évacuer des blessés, et de donner de précieuses informations aux pompiers grâce à sa caméra thermique et sa batterie de capteurs chimiques et électroniques.

De l’avis général, l’utilisation de ce robot a vraiment été décisive lors de la lutte contre ce terrible incendie et il n’est pas exagéré de dire qu’il a sans doute permis de sauver plusieurs vies et de limiter considérablement les dégâts de ce sinistre en intervenant avec force mais précision dans des endroits de la cathédrale inaccessibles pour les pompiers, en raison des trop grands risques encourus.

D’ici trois ans, cette première génération de « robot-pompier » devrait être remplacée par de nouveaux engins encore plus performants, actuellement en développement au niveau européen, dans le cadre du projet de recherche SmokeBot. Actuellement, un prototype est testé dans des conditions de visibilité quasi nulle. « Le développement le plus innovant de notre projet est certainement cette caméra radar », souligne Erik Schaffernicht, scientifique spécialisé en intelligence artificielle à l'Université Örebro, partenaire du projet. « Il s'agit d'un ensemble d'antennes et de récepteurs qui émettent et reçoivent des faisceaux radar et peuvent reconstruire une image en 3D de l'environnement à partir de ces faisceaux », ajoute-t-il.

Ce futur robot pourra non seulement évoluer dans l’opacité complète mais également détecter la présence de substances dangereuses et toxiques grâce à ses nouveaux capteurs ultra-sensibles. Cette machine s'appuiera sur la collecte de diverses informations qui, une fois fusionnées, permettront de reconstruire une représentation de l'environnement malgré l'absence de visibilité.

Le terrible incendie qui a partiellement détruit la cathédrale Notre-Dame de Paris les 14 et 15 avril derniers à également révélé, au-delà de l’immense et légitime émotion nationale et planétaire qu’a suscitée cette catastrophe, la vulnérabilité de notre immense et inestimable patrimoine monumental face à des tels événements, mais également face à l’inévitable dégradation provoquée par le temps.

Si nous observons l’évolution totale des crédits de paiement effectivement consacrés à l’entretien et la restauration du patrimoine monumental depuis 2011, nous devons constater que ceux-ci n’ont cessé de diminuer en euros constants, pour atteindre aujourd’hui 333 millions d’euros par an. Ce montant, comme le reconnaissent tous les spécialistes, ne permet plus de restaurer, ni même d’entretenir correctement et de sécuriser l’ensemble de nos monuments, y compris certains parmi les plus prestigieux.

A cet égard, il faut rappeler que, depuis un demi-siècle, plusieurs édifices historiques remarquables ont été totalement ou partiellement détruits par des incendies, faute de mises aux normes des systèmes électriques et de présence de systèmes d’alarme et de protection modernes. Ce fut notamment le cas de la Cathédrale de Nantes, en 1972, du Parlement de Bretagne de Rennes, en 1994, du Château de Lunéville en 2003, de l’Hôtel de Lambert en 2013, ou encore de la Basilique St-Donatien de Nantes, en 2015. A ces catastrophes s’ajoutent plusieurs débuts d’incendies, qui ont pu heureusement être maitrisés à temps, mais auraient très bien pu détruire complètement les bâtiments concernés. C’est le cas de l’Hôtel Matignon, en 2001 et de la Bibliothèque Richelieu, en 2013, qui ont échappé de peu aux ravages du feu.

Face à cette situation très préoccupante, il est donc urgent que l’Etat, les collectivités locales et les propriétaires privés concernés puissent trouver ensemble de nouvelles ressources et de nouveaux modes de financement qui permettent de maintenir l’entretien, la restauration et la sécurisation de nos monuments à un niveau qui empêche leur dégradation – et parfois leur destruction – irréversibles.

Il convient également, pour améliorer le rapport coût-efficacité des crédits publics consacrés à notre patrimoine monumental, de recourir massivement aux nouveaux outils numériques et robotiques, comme la numérisation en 3D, les micro-capteurs communicants, ou encore les microdrones et les robots de surveillance autonomes. La combinaison et l’utilisation de ces nouveaux moyens pourraient en effet permettre de franchir un palier décisif en matière de maintenance et de surveillance de notre vaste mais fragile patrimoine historique.

Il me semble par ailleurs capital d’accélérer l’indispensable travail de numérisation 3D en haute définition de l’ensemble des édifices classés à l’inventaire des monuments historiques. Cette numérisation, dont le prix moyen s’effondre, permet à présent de reconstruire une représentation virtuelle d’un édifice avec une précision de l’ordre du millimètre, ce qui en fait un outil irremplaçable de gestion prévisionnelle, d’entretien, de sécurisation et de valorisation de l’ensemble de nos monuments. Réaliser dans les meilleurs délais une numérisation haute définition en 3D des 14 000 édifices classés à l’inventaire des monuments historiques doit donc devenir une priorité pour l’Etat et les collectivités.

Venons-en à présent à la question débattue de la reconstruction de cet édifice hautement symbolique. Pour que cette reconstruction puisse avoir lieu, quel que soit le choix des techniques et matériaux qui sera fait, il faudra s’appuyer, tous les spécialistes en conviennent, sur les différentes modélisations numériques en 3D dont nous disposons pour cette cathédrale. Heureusement, Notre Dame de Paris a fait l’objet, en 2011 et 2012, sous la houlette du regretté Andrew Tallon, professeur américain d’art médiéval, d’une numérisation de haute précision par la technique du « nuage de points », à l’aide un scanner laser de Leica Geosystems qui a mesuré très précisément l’intérieur et l’extérieur de la cathédrale. C’est au final plus d’un milliard de points, représentant un téraoctet d’informations qui ont été relevés, permettant de reconstruire en images de synthèse la cathédrale dans ses moindres détails, y compris ses infimes défauts, avec une précision de l’ordre de cinq millimètres.

Mais si pour Notre-Dame de Paris nous pouvons nous appuyer, pour guider la reconstruction, sur un modèle virtuel de très haute qualité, nous voyons déjà poindre un débat qui va sans doute s’amplifier dans les semaines et les mois à venir : quelle cathédrale au juste faut-il reconstruire et avec quels matériaux et quelles techniques ?

Même si nous avons tendance à l’oublier, nous devons nous rappeler de deux faits essentiels : en premier lieu, les ouvriers, compagnons, maîtres d’œuvre et bâtisseurs qui ont conçu et construit dans toute l’Europe ces splendides cathédrales à partir du XIe siècle, étaient tout sauf des conservateurs accrochés à une tradition immuable. Pendant quatre siècles, ils n’ont cessé, parfois au prix de résultats catastrophiques, comme l’effondrement du cœur de la cathédrale de Beauvais, d’expérimenter, d’inventer et d’innover pour reculer toujours plus loin les limites de l’architecture gothique et réaliser des bâtiments toujours plus audacieux et élégants.

En second lieu, Notre-Dame de Paris, si elle peut paraître figée à l’échelle d’une vie humaine, n’a cessé de connaître des évolutions et transformations architecturales depuis sa construction, jusqu’au profond remaniement dirigé par Viollet-le-Duc au milieu du XIXe siècle.

Si l’on prend en compte cette réalité historique et artistique, songer à utiliser de manière ingénieuse et judicieuse les matériaux et les techniques les plus modernes de construction dont nous disposons actuellement ne serait donc en aucun cas une trahison à l’égard de ces illustres bâtisseurs du passé. Il faut d’ailleurs rappeler que, pour deux des principales reconstructions de cathédrales, à savoir celle de Reims (de 1918 à 1937), et celle de Nantes (de 1972 à 2013), les ingénieurs ont choisi des solutions recourant à des bétons techniques de haute performance pour reconstruire les immenses charpentes de ces édifices religieux.

Ce choix n’a pas seulement été dicté par des impératifs de maîtrise de coûts mais également par des contraintes liées aux délais de restauration et des avantages comparatifs en matière de résistance au feu et de longévité. S’agissant de la reconstruction de Notre-Dame de Paris, les enjeux architecturaux, financiers, artistiques et symboliques sont tels qu’il ne faut, je crois, écarter a priori aucun scénario et prendre le temps, en s’appuyant sur les meilleurs spécialistes mondiaux, d’examiner et de comparer l’ensemble des solutions techniques, y compris bien entendu l’hypothèse d’une charpente en bois, permettant de reconstruire cette cathédrale unique en en préservant l’esprit et la dimension spirituelle.

La décision annoncée par le Premier Ministre d’organiser un grand concours international d’architecture pour désigner l’architecte qui sera chargé de concevoir la nouvelle flèche devant remplacer celle voulue par Viollet-le-Duc, qui s’est effondrée le 14 avril dernier, me semble judicieuse car elle vise à inscrire cette cathédrale immortelle dans son siècle.

Quant à la question de savoir combien de temps sera nécessaire au total pour consolider, reconstruire et moderniser complètement Notre-Dame de Paris, je crois que personne n’est aujourd’hui en mesure de répondre, tant les différents chantiers qui s’annoncent sont complexes et techniques. On peut tout à fait comprendre que le Président de la République ait souhaité, au lendemain de cette catastrophe, rassurer nos concitoyens et faire preuve d’un volontarisme politique sans faille en promettant que cette reconstruction pourrait se faire d’ici cinq ans.

Mais, quels que soient les moyens humains financiers et techniques qui pourront être mobilisés pour ce chantier hors normes, je crois que nous devons avoir l’humilité de reconnaître que ce projet sera celui d’une génération et qu’il faudra sans doute plusieurs décennies pour qu’émerge enfin une nouvelle cathédrale Notre-Dame de Paris, non seulement rebâtie mais véritablement recréée et prête à affronter avec sérénité les siècles qui viennent.

Rappelons-nous que le temps des cathédrales n’est pas celui des hommes et que ces grands vaisseaux de pierres ont été conçus pour naviguer dans l’éternité. Lorsqu’en 2063, notre pays célébrera les 900 ans qui nous séparent de la pose de la première pierre de cette cathédrale à nulle autre pareille par l’évêque de Paris Maurice de Sully, faisons-en sorte que le monde soit émerveillé en contemplant la renaissance et, osons le mot, la résurrection de cet édifice qui appartient, au-delà de sa dimension sacrée, à l’Humanité tout entière et incarne ce qu’il y a de plus haut, de plus vrai et de plus grand chez l’Homme.

René TRÉGOUËT

Sénateur honoraire

Fondateur du Groupe de Prospective du Sénat

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