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Edito : Les drones militaires vont changer la nature même de la guerre…

Même si le concept de drone a plus de cent ans et remonte à 1917, avec le premier appareil sans pilote dirigé par le Capitaine Max Boucher, au cours de la première guerre mondiale, il fallut attendre 1969 pour voir les premiers drones militaires israéliens faire des missions de reconnaissance dans le ciel du Proche-Orient. En 1995, l’armée américaine utilisa pour la première fois son célèbre Predator dans les Balkans et ce drone, ensuite équipé de missiles, fut utilisé à partir de 2002 pour des missions de plus en plus nombreuses et variées de combat et d’attaque, visant notamment, sur les théâtres d’opérations du Proche et Moyen Orient, des bases, centres de commandement et responsables terroristes de différentes organisations islamistes, dont Al Qaïda, puis l’Etat islamiste. En 2013, une nouvelle étape décisive a été franchie, lorsqu’un drone américain X-47B a réussi le premier appontage et le premier catapultage depuis le porte-avions USS George H. W. Bush, au large de la Virginie.

L’événement n’a pas fait grand bruit dans les medias mais en décembre 2019, sur sa base militaire de Niamey, au coeur du Sahel, l’armée de l’air française a réalisé ses premiers frappes de drones armés Reaper contre des terroristes, dans le cadre de l’opération Barkhane, initiée en 2014. La France possède à présent onze de ces redoutables drones d’attaque américains et elle essaye de combler son retard considérable dans ce domaine des engins volants militaires sans pilotes, en participant au programme de développement d’un eurodrone militaire MALE RPAS (Medium Altitude Long Endurance Remotely Piloted Aircraft System), qui vise à fournir 63 drones (pour un montant total de sept milliards d’euros), volant à moyenne altitude et de grande autonomie, aux armées française, allemande et italienne. A l’horizon 2028, si ce programme complexe, tant du point de vue politique qu’industriel et technique, ne prend pas de nouveaux retards, la France se dotera d’une première série de quatre de ces drones de nouvelle génération, plus rapides, plus puissants, plus furtifs et encore plus autonomes.

Et le moins que l’on puisse dire est qu’il est grand temps que la France et l’Europe se dotent enfin d’une force de frappe aérienne sans pilotes digne de ce nom, à la fois pour pouvoir répondre plus efficacement aux nouvelles menaces qui pèsent sur notre continent et pour pouvoir intervenir partout dans le monde, rapidement et efficacement contre des organisations terroristes ou criminelles puissantes et informelles qu’il faut débusquer et frapper de manière ciblée dans des régions souvent inaccessibles. Il y a quelques mois, la guerre courte, mais sanglante entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, a montré à quel point l’emploi de drones d’attaque et de combat – en l’occurrence des drones turcs très efficaces – peut maintenant changer le cours d’une guerre…

Bien que le chiffre officiel ne soit pas connu, on estime que 30 000 drones militaires sont opérationnels dans le monde, pour un marché estimé à neuf milliards d’euros en 2020, et qui devrait doubler d’ici 2027. Et depuis quelques mois, les annonces et les présentations d’engins, aux capacités remarquables et de plus en plus polyvalentes, se succèdent et préfigurent une révolution en matière d’interventions et de capacités opérationnelles des armées.

Il y a quelques semaines, l’entreprise Kelley Aerospace a ainsi dévoilé son nouveau drone de combat, l’Arrow. Cet engin de 16,8 tonnes, fabriqué en fibre de carbone, peut atteindre une vitesse de Mach 2,1, soit environ 2.500 km/h, pour une autonomie de 5.000 km. L’Arrow est prévu pour agir comme un « multiplicateur de force » sur le champ de bataille. Il pourra être utilisé en escadrille, commandée par un avion de combat doté d'un pilote. Chaque Arrow aura sa propre capacité d’action autonome mais pourra également agir en coordination avec ses homologues, des blindés et des forces terrestres, pour effectuer des missions complexes et précises d’attaque. D’un coût unitaire dix fois moins élevé que celui d’un avion de chasse, cet engin redoutable a déjà fait l’objet de plusieurs centaines de commandes venant de différents états.

Il y a quelques jours, l’armée américaine a également dévoilé un nouveau concept, appelé à un grand avenir militaire : le drone de combat embarqué. Baptisé « LongShot », il s’agit d’un engin volant capable de tirer des missiles, qui possède la particularité d'être lui-même lancé par un autre avion de guerre. Ce concept vise à éloigner le pilote de la zone de combat pour le sécuriser, l’avion de chasse se transformant alors en plate-forme de commande pour des missions d'attaque réalisées par ces drones embarqués. L’idée des stratèges américains est d’arriver à une combinaison multimodale qui permette d’utiliser des drones pour approcher la ligne ennemie, tout en préservant au maximum la sécurité des pilotes, et en conservant la puissance de feu des missiles air-air pour l'engagement des cibles.

L’armée américaine entend ainsi répondre de manière efficace aux nouvelles technologies développées par des pays comme la Chine, qui possède des missiles BVR (au-delà de la portée visuelle) d’une portée qui dépasserait les 400 kilomètres. Dotés de ces nouvelles armes, les pilotes chinois seraient en mesure d’attaquer des avions américains bien avant que ceux-ci ne puissent riposter, sauf si ces derniers disposent justement de cette capacité de lancement de robots volants armés.

Le groupe de défense russe Kalashnikov vient, pour sa part, de dévoiler l’aéronef KYB, un drone kamikaze. Le nouvel appareil devrait terminer sa phase de tests dans le courant de l’année. Imaginé pour se glisser à travers les défenses ennemies, il pourra ensuite s’écraser sur des cibles avec une charge explosive de 3 kg. Concrètement, l’appareil pourrait atteindre une vitesse de 130 km/h avec une autonomie de 30 minutes. Il fait moins d’un mètre de long, est totalement silencieux et peut être lancé "depuis une couverture". Sa cible peut être déterminée à travers des coordonnées préenregistrées ou encore à partir d’une image téléchargée dans son système. « Il s'agit d'une arme extrêmement précise et efficace qui est très difficile à combattre par les systèmes de défense aérienne traditionnels », précise Sergey Chemezov, le PDG de Rostec. Et effectivement, de nombreux pays se sont déjà montrés intéressés par cet engin dont le pouvoir de destruction est redoutable, au regard de son faible coût.

L’armée australienne a réalisé récemment le premier essai du Loyal Lingmana, un nouveau type de drone d’une envergure de 7 mètres, pour une longueur de 11,5 mètres, disposant d’une autonomie de 3.500 km. Ce premier essai en vol, réalisé pour le compte de la Royal Australian Air Force (RAAF), a permis d’éprouver les technologies mises en œuvre pour ce drone, surnommé Loyal Wingman. Doté de la nouvelle technologie d’intelligence artificielle Airpower Teaming System (ATS), ce drone australien  lui permet de prendre des décisions de manière autonome, en cas de problème. Il peut ainsi gérer seul son plan de vol. L’armée australienne souligne que cet appareil « est pionnier dans l’intégration de systèmes autonomes et d’intelligence artificielle pour créer des équipes hommes/machines intelligentes ».

Mais si l’avenir appartient aux drones de combat à long rayon d’action, furtifs, polyvalents et à grande capacité de frappe, à l’autre extrémité du spectre d’intervention, les micro et nano-drones, moins médiatisés, ont également fait leur apparition sur les théâtres d’opérations militaires et vont profondément transformer les capacités tactiques des armées. L’armée britannique va bientôt disposer d’un nouveau nano-drone aux capacités remarquables. Baptisé Bug, cet engin de 200 grammes peut emporter une charge utile de 50 grammes, il affiche une autonomie de 40 minutes, pour une portée pratique de 2 km. Le Bug a été prévu pour opérer en essaim et reste opérationnel, même dans de très mauvaises conditions météorologiques. Il peut fournir de précieux renseignements aux troupes terrestres, sous formes de photos, vidéos ou enregistrements sonores.

En octobre dernier, l'armée britannique a également testé un drone armé, spécifiquement développé pour la lutte antiterroriste. Long d’un mètre, ce drone, baptisé i9, est capable d’identifier et viser des cibles grâce à des algorithmes d'intelligence artificielle, et peut se repérer et voler en intérieur. Cet engin, qui possède six rotors, peut être équipé de différents types de canons de fusil, en fonction de ses missions. Toutefois, l’armée britannique précise qu’il ne peut, pour l’instant, décider seul de tirer et doit attendre l’ordre de son opérateur humain.

Fin 2020, l’armée française a pour sa part commandé 2.000 micro-drones d’ici 2025. Parmi ceux-ci, on trouve des drones NX70 fabriqués par l’entreprise française Novadem. Ces engins pèsent moins d’un kg et peuvent opérer dans un rayon d’action de plus de 3 kilomètres, pendant 45 minutes : ils sont équipés de caméras et divers capteurs qui leur permettent d’opérer de jour comme de nuit.

Mais l’armée française va également faire l’acquisition de Black Hornet 3, la dernière génération de nano-drones américains. Ces petits engins ne pèsent que 33 gr, pour 16 cm de long, et peuvent rayonner à plusieurs centaines de mètres, en transmettant des images de très haute qualité, grâce à une technologie innovante qui combine l’électro-optique et l’infrarouge. Mais la DARPA (le centre de recherche de l’armée américaine) travaille déjà sur des nano-drones bien plus furtifs, de seulement quelques cm et quelques grammes, qui pourront se faufiler partout, évoluer dans les bâtiments en étant très difficiles à repérer et à intercepter, et transmettre toutes sortes d’informations.

L’un des avantages décisifs des drones militaires est leur discrétion et leur capacité de pénétration du dispositif de défense adverse. Face à cette nouvelle menace, les principales armées du monde développent de nouvelles armes à faisceaux d’énergie dirigée, suffisamment compactes et puissantes pour être embarquées dans des avions ou manipulées par un soldat seul.

Aux États-Unis, General Atomics travaille notamment sur un programme baptisé SHiELD (Self-defense High Energy Laser Demonstration), une arme laser à haute intensité pouvant être embarquée dans un avion de combat. Dans ce cadre, l'armée américaine développe une arme laser à impulsions ultracourtes (USPL), un million de fois plus puissante que les lasers actuels. Le projet vise des impulsions de 30 femtosecondes (3x10-14 secondes) d'une puissance de 5 terawatts, contre 150 kilowatts pour les lasers CW. Avec ce système, les impulsions lumineuses utilisent l'air comme lentille, ce qui permet de refocaliser en permanence le faisceau laser.

Ce type de laser femtoseconde est déjà utilisé dans les domaines industriels et médicaux et, il y a quelques jours, l'armée américaine a annoncé que son prototype, baptisé THOR (Tactical High Power Operational Responder), serait une arme à « énergie dirigée » qui pourrait utiliser à la fois des lasers et des micro-ondes pour détruire des drones et des essaims de drones. THOR, dont le nom est inspiré par le dieu nordique du tonnerre, est développé pour tirer sur plusieurs cibles. L'armée américaine compte déployer ces nouvelles armes anti-drones d'ici 2026. L’efficacité de ce type d’arme laser à impulsion est qu’il peut agir sur la cible par trois voies différentes : en générant une onde de choc destructrice, en aveuglant ses capteurs et en brouillant son électronique.

La France se dote également de nouvelles armes redoutables destinées à la lutte anti-drones. C’est par exemple le cas de l’Helma-P, un canon laser créé par Cilas, une filiale d'Arianegroup. Testé il y a quelques semaines sur le site des Landes de la Direction Générale de l’Armement (DGA) à Biscarosse, cette arme a prouvé son efficacité. Elle a réussi à détruire plusieurs drones, volant à une distance d'un kilomètre, seulement quelques secondes après les avoir détectés. Cette arme précise et rapide est en outre assez légère pour pouvoir être transportée facilement ou installée sur un véhicule. Elle va permettre de mieux sécuriser les sites sensibles de toute nature (bases militaires, centrales nucléaires, installations industrielles, bâtiments administratifs) pouvant faire l’objet de menaces et d’attaques terroristes à l’aide de drones « bricolés » pour embarquer des charges explosives.

L'armée française vient également de tester, il y a quelques mois, un missile guidé par un drone. Baptisé LinkEUs, ce nouveau système d’arme combine un missile d’une portée de 5 km (MMP) et un mini drone, afin d'atteindre de jour comme de nuit des cibles hors de vue à une distance de 5 km. L'essai effectué par l’armée de Terre au camp de Canjuers a permis la détection et l'identification d'un réservoir situé en dehors du champ de vision de l'opérateur. Cette nouvelle arme va permettre à nos forces armées d'engager de manière rapide et précise des cibles hors du champ de vision directe de nos troupes. Le mini-drone utilisé est un Novadem NX70. D'un poids de seulement un kilo, il peut voler 45 minutes dans des conditions météorologiques difficiles, et permet à son opérateur d’identifier des cibles, de jour comme de nuit, jusqu'à trois kilomètres de distance, grâce à une liaison sécurisée.

Il faut bien comprendre que ces drones militaires de nouvelle génération, qui sont en train d’apparaître, et utilisent massivement l’intelligence artificielle, tous ne disposant pas d’un haut niveau de furtivité et d’un rayon d’action intercontinental, ne vont pas seulement venir enrichir considérablement la panoplie des armes à la disposition des états (mais aussi malheureusement de certains organisations criminelles et terroristes puissantes), ils vont également changer la nature même de la guerre et du concept de conflit et d’engagement militaire. Dans les armées de demain, chaque fantassin, chaque pilote d’avion de combat, chaque conducteur de blindé, aura sa propre force de frappe et pourra frapper l’adversaire sur plusieurs niveaux de profondeurs, grâce à une multitude de drones et de robots qui agiront de façon autonome et coordonnée pour atteindre le plus efficacement possible, en sachant tenir compte des aléas du terrain, les objectifs militaires qu’aura définis l’opérateur humain.

Dans cette nouvelle configuration militaire et géostratégique, il suffira de quelques centaines d’hommes pour mener des frappes éclair, ciblées, profondes et dévastatrices chez l’ennemi et la puissance ne dépendra plus du nombre de soldats engagés, ni même de la quantité de matériels militaires (blindés, avions) mais de la capacité à combiner et à utiliser de manière intelligente et prédictive des systèmes d’armes dont la capacité d’autonomie et de déplacement en feront de véritables partenaires de combat pour les militaires humains…

Dans une telle perspective, plus proche qu’on ne l’imagine, c’est tout l’art de la guerre, ses concepts stratégiques et tactiques, son éthique, et ses finalités politiques, qu’il nous faut repenser, sous peine de nous voir dépassés par des conflits dont nous ne pourrons pas maîtriser le développement et l’issue…

René Trégouët

Sénateur honoraire

Fondateur du Groupe de Prospective du Sénat

e-mail : tregouet@gmail.com

P.S. Vous qui me lisez depuis la création de RT Flash en 1998, vous avez certainement ressenti, en lisant l'édito de ce jour sur les drones et les robots, combien notre monde avait été bouleversé dans ces deux dernières décennies. Permettez-moi de simplement vous rappeler les 3 lois d'ASIMOV qui nous servaient alors d'idées fondamentales pour affirmer que jamais la machine ne pourrait attaquer l'Homme...

  1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger ;
  2. Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la première loi ;
  3. Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n'entre pas en contradiction avec la première ou la deuxième loi.

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