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Edito : Drones et missiles de croisière : le nouveau défi stratégique et militaire mondial

Avant propos :

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Éditorial :

Le 14 septembre dernier, la production de pétrole saoudienne a été réduite de moitié après une attaque de drones, d’une ampleur et d’une sophistication sans précédent, qui a visé deux installations stratégiques de la compagnie pétrolière Aramco, sur le plus grand site mondial de transformation de brut, à Abkaïk.

Les destructions provoquées par cette attaque inédite sont considérables, si bien que la compagnie saoudienne Aramco a indiqué qu’il faudrait « plusieurs mois » pour remettre en état les installations touchées. Quant aux pertes économiques pour le royaume saoudien, elles sont non moins gigantesques : selon le ministre de l'Energie, le prince Abdoulaziz ben Salman, 5,7 millions de barils par jour sont concernés par l'interruption de production pétrolière, soit près de la moitié de la production saoudienne, ou 5 % du commerce quotidien mondial du pétrole.  Cette attaque a eu pour conséquence immédiate une hausse du prix du baril de Brent de 18 % entre le 13 et le 19 septembre, et certains experts estiment qu’elle pourrait réduire de 0,2 point la progression attendue (déjà faible) du Produit Mondial Brut en 2020.

Ces attaques ont rapidement été revendiquées par le mouvement rebelle Houthi, mouvement chiite pro-iranien qui contrôle une large partie du Yémen, y compris sa capitale Saana. Un porte-parole de ce mouvement a déclaré à la chaîne de télévision Al Masirah qu’une dizaine de drones avaient été utilisés pour cette double opération menée dans les provinces saoudiennes d'Abkaïk et Khouraïs, au sud-ouest de Dhahran, à un millier de kilomètres de Sanaa, la capitale du Yémen.

Bien qu’il n’y ait encore aucune certitude sur la nature exacte des armes utilisées pour réussir ce coup de maître stratégique, il pourrait s’agir, selon certains experts, d’un nouveau type de missiles de croisières guidés, appelé Qods 1, que les houthis affirment avoir développé et qu’ils ont utilisé pour la première fois, le 12 juin 2019, contre l'aéroport civil d'Abha, dans le sud de l'Arabie saoudite.

Toutefois, compte tenu des hautes performances de ce missile, et notamment de sa longue portée et de sa précision, il fait peu de doute que cet engin très élaboré a bénéficié de la technologie iranienne, même si les houthis ont pu en assurer l’assemblage. Rappelons que, début septembre, l’Iran a présenté en grandes pompes un nouvel engin aérien, baptisé « Kian ». Il s’agit d’un drone d’excellent niveau, décliné en deux modèles, capable de mener des « missions de surveillance et reconnaissance, et des vols pour des missions précises. Ce drone peut voler à plus de 1 000 kilomètres de son point de départ et trouver sa cible avec précision. Selon les chaînes de télévision iraniennes, il peut également être chargé de plusieurs types de munitions et s’élever à une altitude de 5 000 m. L’Iran dispose donc à présent d’un excellent niveau scientifique et technique qui lui permet de développer des drones et missiles d’une grande qualité.

L’ensemble des pays développés, à commencer bien entendu par la France, doivent tirer rapidement toutes les leçons géopolitiques, stratégiques et militaires de cette attaque hors norme. Le premier enseignement de cet acte de guerre, c’est qu’en dépit d’un budget militaire colossal (68 milliards de dollars par an), l’Arabie saoudite, troisième pays au monde pour les dépenses militaires derrière les Etats-Unis et la Chine, a été absolument incapable de détecter ces engins aériens et tenter d’y répondre. Cette impuissance totale est d’autant plus étonnante que ce pays dispose de plusieurs systèmes de défense aérienne très sophistiqués, notamment le système Shahine, fourni par Thales, mais également des missiles Hawk et Patriot américains. Ce paradoxe montre que les systèmes d’armes, aussi perfectionnés soient-ils, ne font pas tout et que leur efficacité reste liée à la mobilisation de compétences humaines suffisantes.

Le second enseignement que l’on peut tirer de cette attaque dévastatrice est que celle-ci confirme magistralement la rupture stratégique majeure inaugurée par les attentats du 11 septembre 2001. Cette rupture ne vient pas du fait, comme on a pu le lire çà et là dans la presse, qu’il serait impossible de se prémunir de ce genre d’attaque ou de développer des systèmes de protection efficaces (toute l’histoire de la guerre depuis l’âge de bronze nous montre qu’aucune arme n’est durablement invincible et qu’une parade finit toujours par être trouvée, jusqu’à l’innovation suivante), mais vient du « gain asymétrique » que représente ce nouveau type d’armes aériennes. Concrètement, cela signifie qu’il est à présent possible, pour un État ou une organisation terroriste, d’infliger, pour une mise de départ relativement modique (disons moins d’un million de dollars) des dégâts matériels et pertes économiques gigantesques, qui peuvent représenter au final jusqu’à un million de fois plus que la valeur des armes utilisées pour l’attaque.

Pour autant, il n’existe pas de fatalité technologique et il est tout à fait possible de concevoir des systèmes de riposte efficaces à ce type d’attaques, en combinant judicieusement différentes approches technologiques et théoriques, mais à condition de modifier simultanément notre doctrine militaire et nos approches stratégiques.

En France, l’Agence nationale de la recherche (ANR) a lancé dès 2014, sur cette problématique des systèmes anti-drones, un appel à projets, pour le compte du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN). ADP, la Direction des services de la navigation aérienne (DSNA) et Thales se sont associés afin de développer Hologarde, un outil de détection des drones actuellement à l’essai sur l’aéroport de Paris-Charles de Gaulle.

Hologarde a déjà fait preuve de sa remarquable efficacité sur l'aéroport du Bourget en juin 2017. Pendant le salon de l’aviation qui a lieu tous les 2 ans sur cet aéroport, Hologarde est parvenu à détecter rapidement 131 drones tests, à l’aide d’un nouveau type de radar holographique, qui permet la détection d'objets de petite taille (0,01 m²) dans un rayon de 5 km avec une visualisation en trois dimensions. Ce radar présente la particularité de pouvoir détecter de très petites cibles très lentes, et ce à de grandes distances (7 km), mais aussi de faire le tri entre la nature des cibles (drones, oiseaux, véhicules…).

Hologarde utilise également des caméras à haute résolution et un nouveau goniomètre, qui détecte toutes les fréquences transmises par ou vers les drones, les compare à une bibliothèque de données et fournit des informations de classification. L’ensemble de ces outils est piloté par un logiciel très élaboré qui analyse les trajectoires, évalue la masse du drone, et, si nécessaire, avertit la chaîne de commandement d’une menace potentielle.

Mais ce qui rend la lutte anti-drone si difficile, c’est que les systèmes de défense doivent être capables d’identifier très rapidement des appareils de taille et de vitesse extrêmes variées et de plus en plus souvent dotées d’une capacité de frappe autonome.

Outre-Atlantique, l’Armée américaine travaille depuis plusieurs années, via son laboratoire dédié, L’ARFL, sur une nouvelle catégorie d’arme révolutionnaire, les armes à énergie dirigée. Ce nouveau type d’arme comporte deux grandes catégories : les lasers à haute énergie (HEL) et les systèmes à micro-ondes de haute puissance (HPM). Pour les systèmes HEL, un faisceau de lumière intense est focalisé pour créer un effet sur la cible. Pour les systèmes HPM, une rafale d'énergie extrêmement courte et extrêmement forte est transmise pour créer l'effet souhaité.

Précises, rapides et facilement rechargeables, ces armes offrent en outre la possibilité de viser de multiples cibles, avec des besoins réduits en matière logistique. Contre la menace des drones, le SMDC (le Commandement Américain de Défense contre les Missiles) est en train de tester le Mobile Expeditionary High Energy Laser 2.0 (MEHEL 2.0), une arme anti-aérienne à faisceau laser conçue pour être intégrée à un blindé de type Stryker. Même si l’armée américaine reste très évasive sur cette arme, de puissance modeste, elle a fait état de premiers essais « satisfaisants ». L’armée américaine envisage de tester, à l’horizon 2022, une autre arme à faisceau laser plus puissante (sans doute 100 kW), toujours embarquée sur un véhicule mobile.

Ce futur laser anti-aérien n’aura pas encore la puissance suffisante pour pouvoir détruire à coup sûr des missiles ou drones « durcis », les plus élaborés, mais les experts estiment qu’il devrait pouvoir détruire ou mettre hors d’état de fonctionnement de nombreux engins aériens légers et peu protégés. Il faudra attendre sans doute 2025 pour que l’armée américaine dispose d’armes à faisceau dirigé de plus de 300kW de puissance, capables, en association avec de nouveaux outils de détection faisant appel à l’IA, de détruire les drones et missiles les plus protégés.

Plusieurs équipementiers dont les Américains Northrop et Raytheon travaillent aussi sur des lasers et autres armes à énergie dirigée pour protéger les blindés des attaques de drones. D’ici à 2020, l’US Army espère pouvoir équiper des blindés Stryker d’une arme à énergie dirigée d’une puissance de 50 kilowatts, couplée avec un canon de 30 mm.

Mais pour pouvoir exploiter tout le potentiel de ces armes à flux d’énergie, encore faut-il disposer de systèmes de détection radar qui permettent de repérer à temps des engins volants de toute forme et de toute nature. Dans ce domaine, il existe à ce jour cinq grandes technologies de détection - qui peuvent être combinées - radar, radiofréquence, optique, infrarouge et acoustique. En matière de détection de drones militaires, les radars aéroportés s’avèrent d’une redoutable efficacité ; ils peuvent être installés sur des drones, comme le Block 40 RQ-4B Global Hawk américain, ou encore dans des dirigeables.

Les États-Unis utilisent également le système TARS comme plate-forme radar pour assurer la couverture de surveillance basses altitudes de zones sensibles et détecter des engins hostiles en approche. Pour faire face à des attaques par essaim, l’US Air Force dispose du THOR (Tactical High-Power Microwave Operational Responder), un système capable d’envoyer de puissantes salves d’ondes en direction d’un ou plusieurs drones afin de les neutraliser.

Enfin, pour intercepter et détruire des drones-suicides ou des missiles programmables de plus grosse taille (leur taille étant corrélée par leur rayon d’action et leur puissance destructrice), les forces américaines disposent de toute une panoplie de moyens nouveaux, comme le C-RAM (Counter Rocket, Artillery, and Mortar), l’Avenger, qui utilise des missiles Stinger, ou encore des canons de 20 mm à cadence de tir ultrarapide, comme le Centurion.

L’armée française dispose pour sa part du redoutable missile Mistral SATCP (sol-air à très courte portée), capable de détecter et de détruire toutes sortes d’engins volants jusqu’à Mach 1,2, dans un rayon de 15 km. Par ailleurs, la Direction Générale de l'Armement (DGA) a réceptionné en juin dernier huit premiers systèmes de détection, d'identification et de neutralisation de drones dans le cadre du marché MILAD (Moyens Mobiles de Lutte Anti-Drones). Ce système, dont les performances restent confidentielles, va progressivement équiper nos forces armées et permet d'assurer la détection, l'identification et la neutralisation des drones et d'améliorer la protection de sites sensibles.

L’Institut franco-allemand de recherches de Saint-Louis (Haut-Rhin) a également développé un système très performant de détection de drones, associant technologies de détection acoustiques et optiques. Cet outil peut repérer de petits engins volants, même dans des conditions météorologiques et un environnement urbain difficiles.

Soulignons qu’il existe également, pour la détection rapide et efficace des petits drones malveillants, qui peuvent être utilisés pour observer des sites sensibles (centrales nucléaires, sites industriels, laboratoires) des solutions opérationnelles mises au point par des entreprises privées. La société allemande Aaronia basée à Strickscheid dans le land de Rhénanie-Palatinat a ainsi développé, après 4 ans de recherche, un remarquable système de détection de drones reposant sur une analyse en temps réel du spectre électromagnétique émis par les drones.

Le système, qui peut fonctionner la nuit ou par mauvais temps, est capable de repérer plusieurs drones simultanément, qu’ils soient du même type ou différents. Autre avantage, ce système est aussi capable, toujours selon le constructeur allemand, de détecter des signaux HF dont la source est masquée par des arbres, des immeubles ou une foule. Enfin, dernier point fort, ce système est passif, ce qui signifie qu’il ne produit pas de signaux qui puissent perturber les télécommunications et ne fournit aucune information sur sa présence aux utilisateurs des drones.

Comme le montre cette attaque aérienne sans précédent du 14 septembre dernier en Arabie Saoudite, notre monde vient de basculer dans une nouvelle ère géostratégique, avec la montée en puissance d’un nouveau type d’engins volants programmables, drones ou missiles, à long rayon d’action, capables d’infliger des pertes humaines et des dommages matériels considérables et suffisamment simple d’utilisation pour que leur détention ne relève plus du monopole des états.

Face à cette nouvelle menace, qui est susceptible de déstabiliser les régions entières de la planète et qui est également extrêmement préoccupante pour nos démocraties, en élargissant considérablement les moyens d’action des organisations terroristes et criminelles, il est urgent que notre pays mobilise toutes ses ressources humaines, scientifiques et technologiques pour mettre au point rapidement, en combinant l’efficacité des armes à faisceau d’énergie, les moyens d’observation spatiale et la puissance de détection et de calcul de l’intelligence artificielle, des systèmes de défense qui puissent contrer ces attaques potentiellement dévastatrices et protéger à la fois nos concitoyens et nos installations matérielles les plus sensibles.

Dans cette perspective, il serait hautement souhaitable que l’Europe se dote d’un ambitieux programme de recherche spécifiquement consacrée au développement d’un système antiaérien  de détection précoce et de destruction par faisceau d’énergie de ce nouveau type d’engins destructeurs. Mais il faudra sans doute aller plus loin et développer de nouvelles technologies électroniques, physiques et informatiques qui permettent, par une analyse très sophistiquée des données recueillies, de remonter jusqu’aux utilisateurs de ces nouvelles armes meurtrières, afin de frapper ceux-ci impitoyablement et leur enlever ainsi leur sentiment d’indétectabilité et d’impunité.

René TRÉGOUËT

Sénateur honoraire

Fondateur du Groupe de Prospective du Sénat

e-mail : tregouet@gmail.com

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