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Edito : Homo Sapiens prend un coup de vieux !

C’est toute l’histoire de l’espèce humaine qui vient d’être bouleversée par les récentes découvertes d’une équipe internationale conduite par Jean-Jacques Hublin et Abdelouahed ben-Ncer. Ces chercheurs marocains, allemands et français ont en effet mis au jour, sur le site marocain de Jebel Irhoud des fossiles d’Homo sapiens primitifs associés à des outils de pierre de petite taille et des restes de faunes. Après datation à l’aide de deux techniques différentes, aucun doute possible : ces fossiles et vestiges préhistoriques ont au moins 300 000 ans. "Cette découverte implique un scénario évolutif complexe de notre humanité qui englobe l'ensemble du continent africain" souligne cette étude qui fera date.

Selon le nouveau scénario proposé à la lumière de ces découvertes, ce site marocain ne doit cependant pas être considéré comme le nouveau berceau de l'espèce Homo sapiens. Celle-ci était très probablement déjà présente dans plusieurs régions d’Afrique et s’est répandue par migrations successives sur l’ensemble du continent africain, sans doute à la faveur de changements climatiques et environnementaux favorables. En outre, cette découverte tout à fait majeure confirme que pendant 100 000 ans, au minimum, au moins trois espèces distinctes du genre Homo, Homo Neanderthalensis, qui a vécu entre – 400 000 et – 28 000 avant notre ère, Homo Nadeli qui a vécu entre - 335 000 et - 236 000 ans avant notre ère et enfin Homo Sapiens ont coexisté et se sont probablement mélangées.

C’est en 2004 qu’un ensemble exceptionnel de restes humains, notamment une face humaine et une mandibule, a été découvert sur le site de Jbel Irhoud dans le nord-ouest du Maroc. Et là, première surprise de taille : si le crâne de ces premiers Sapiens est assez différent du nôtre, leur face en revanche est proche de celle de l’homme moderne. C’est d’ailleurs ce qui fait dire à Jean-Jacques Hublin, non sans malice, que « Si l'homme de Jebel Irhoud portait un chapeau, et qu’on le croisait dans le métro, on ne pourrait pas le différencier de nous ».

A l’issue de cette nouvelle campagne de fouilles, engagée en 2004, ces archéologues ont découvert 16 nouveaux restes humains sur ce seul site marocain, ce qui est considéré comme exceptionnel. Ces restes auraient appartenu à au moins à cinq individus : trois adultes, un adolescent et un enfant. Mais l’immense surprise qu’ont eue ces chercheurs réside dans l'âge de ces fossiles, environ 300 000 ans, qui a pu être déterminé avec une grande fiabilité par Daniel Richter, expert en géochronologie à l'Institut Max Planck de Leipzig au moyen de la thermoluminescence.

Ces premiers Sapiens « archaïques » sont donc bien plus anciens que les fossiles humains vieux de 200 000 ans, découverts à Omo Kibish en Ethiopie, et sont également plus anciens que ceux découverts près du village de Herto, en pays Afar et qui ont 160 000 ans. En découvrant ce foyer d’Homo Sapiens qui vivaient au Maroc, il y a plus de  300 000 ans, l’équipe de Jean-Jacques Hublin oblige à réviser la théorie dominante jusqu’à présent : celle qui faisait de l’Afrique de l’Est le berceau unique de l’homme moderne.

Cette superbe découverte explique également pourquoi on retrouve un peu partout en Afrique différents types d’outils préhistoriques également datés de 300.000 ans. Selon Daniel Richter «  Nous avons à présent des preuves solides que la présence des outils sur de nombreux sites africains est bien liée à celle de l'Homo sapiens.

Dans le nouveau scenario qui émerge, il semble donc bien qu’Homo Sapiens se soit répandu dans l’ensemble de l’Afrique il y a plus de 300 000 ans. Il semble également très probable qu’au sein des mêmes bassins écologiques, il y ait eu coexistence durable de nombreuses espèces et rameaux humains, qu’il s’agisse des Homo sapiens archaïques, d'Homo erectus, des néandertaliens, des denisoviens ou encore des Homo naledi découverts récemment...

Comme le souligne Pascal Picq, Professeur au Collège de France, ce nouveau scénario présente également un autre mérite : il explique beaucoup mieux pourquoi les technologies employées au paléolithique moyen, comme la technique de taille des pierres bifaces, se sont répandues aussi vite.

Il est intéressant de rapprocher cette découverte de l’Homo Sapiens archaïque vieux de plus de 300 000 ans, avec une autre avancée scientifique tout aussi fondamentale, mais qui n’a pas eu le même retentissement médiatique. Il s’agit du remarquable travail dirigé par l'anthropologue Jessica Thompson (Emory University) et publié il y a deux ans (Voir Science Daily).

A partir de l’analyse méticuleuse au microscope de plus de 4000 fossiles de faune récupérés sur un site éthiopien et en identifiant 450 marques sous forme d’entaille, ces scientifiques ont pu établir avec une quasi-certitude que les marques trouvées sur certains os n’ont pas pu toutes être causées par des morsures d’animaux mais très probablement par des outils conçus et fabriqués pour le dépeçage…

Cette étude très solide vient donc conforter l’hypothèse d’un dépeçage de grands animaux avec des outils il y a 3,4 millions d’années. Or, à cette date, nous étions encore au moins 600 000 ans avant l’apparition d’Homo Habilis, le premier représentant connu du genre Homo ! Conclusion : il ne semble plus du tout impossible que nos lointains ancêtres australopithèques (qui ont vécu entre 6 millions et 2,5 millions d’années avant notre ère), en dépit de leur petit cerveau (550 cm3) aient pu être capables de concevoir et de fabriquer des outils sophistiqués, faisant ainsi preuve de capacités cognitives bien plus développées que celles qu’on leur prêtait jusqu’à présent.

Si l’on revient à présent dans des temps préhistoriques beaucoup plus proches de nous, on constate que le scénario de l’évolution humaine est également profondément remis en cause par plusieurs études récentes qui éclairent d’une lumière nouvelle la question de la coexistence entre Homo sapiens et l’homme de Neandertal. Pendant très longtemps, la communauté scientifique a en effet majoritairement penché pour l’hypothèse d’un métissage unique entre Neandertal et Homo sapiens, qui aurait eu lieu au Proche-Orient, il y a 50.000 à 60.000 ans, avant que l’homme moderne n’arrive en Europe et en Asie.

Mais cette théorie s’est trouvée sérieusement fragilisée par une étude du paléoanthropologue chinois Qiaomei Fu (Key Laboratory of Vertebrate Evolution and Human Origins). Ce scientifique reconnu a pu montrer, à partir de l’analyse du génome d’une mâchoire humaine âgée d’environ 40 000 ans, découverte sur le site d’Oase en Roumanie, que ce métissage avait également eu lieu en Europe, au cours d’une période de 5.000 ans au moins. Cette découverte conforte les deux études publiées début 2014, qui avaient déjà montré que les hommes actuels d'origine européenne ou asiatique possèdent en moyenne de 1 à 3 % du génome de leur ancêtre néanderthalien, disparu il y a 30 000 ans.

Dans cette trop brève évocation de notre foisonnante aventure humaine, il faut également dire un mot d’une autre découverte récente, publiée le 27 avril dernier dans la revue Nature. S’appuyant sur l’analyse d’ossements trouvés en 1992 pendant la construction d’une autoroute, ces recherches dirigées par Judy Gradwohl (Muséum d'histoire naturelle de San Diego), ont montré qu’il y avait des humains en Californie, il y a plus de 130 000 ans, c’est-à-dire avant qu’Homo sapiens ne quitte l’Afrique pour essaimer sur toute la planète.

Eric Boëda, préhistorien réputé à l’Université Paris X Nanterre, n’est pas surpris par cette étude, qu’il juge « solide et convaincante ». Il dirige une mission archéologique au Brésil sur des sites qui ont livré des signes d’occupation humaine vieux de 35 000 ans. Selon lui, cette découverte majeure ne fait que confirmer, à la suite de nombreux autres indices, qu’Homo Sapiens ne s’est probablement pas répandu sur toute la planète à partir d’un foyer original unique mais était probablement déjà présent simultanément dans plusieurs régions du monde depuis bien plus longtemps qu’on le pensait jusqu’à présent.

Enfin, évoquons, pour finir de brosser les grandes lignes du nouveau scénario extraordinaire de l’odyssée humaine, la découverte faite fin 2014 à Java (Indonésie) par des chercheurs de l’Université d’Amsterdam. En étudiant des coquillages découvert en 1891 sur le site de Trinil, ces scientifiques ont constaté avec stupéfaction que ceux-ci étaient recouverts des motifs géométriques vieux d’au moins 500 000 ans, comme l’attestent les deux méthodes indépendantes de datation utilisées. Cette découverte considérable montrait donc qu’Homo erectus, 400 000 ans avant Homo Sapiens, longtemps considéré comme seul capable de réaliser ce type de figures, avait bien réalisé des gravures et dessins abstraits…

Ce profond bouleversement dans le scénario de l’apparition et de l’évolution de l’homme risque encore de se poursuivre grâce à l’utilisation d’un nouvel outil tout à fait révolutionnaire qui vient d’être présenté il y a quelques semaines par le biologiste suédois Svante Paabo. Il s’agit d’une technique de métagénomique, ou « shotgun », qui permet de séquencer l'ADN mitochondrial directement dans le sol, par exemple issu de déjections animales. Cette technique extrêmement sensible a en effet permis de détecter de l'ADN de Néandertaliens et de Dénisoviens dans les sédiments de plusieurs grottes et permet donc d'établir leur présence même en l'absence d'os. Grâce à ce nouvel outil, paléontologues et archéologues vont pouvoir déterminer avec bien plus de précision et de fiabilité quelles espèces d’hominidés vivaient dans une région et à une époque précise, et cela, même en l’absence du moindre fossile…

On le voit, en moins de 10 ans, l’alliance féconde de multiples disciplines, paléontologie, archéologie, biologie, écologie, génétique, mathématique, informatique, sciences des matériaux, a permis de faire émerger une nouvelle représentation générale de la longue évolution de l’homme bien plus riche, complexe et foisonnante que tout ce que nous aurions pu imaginer. Dans un fascinant processus dialectique intégrant l’évolution cognitive, l’outil, le langage, la nature, l’art et le sacré, les multiples espèces du genre Homo qui se sont succédées et côtoyées depuis la nuit des temps n’ont cessé de communiquer entre elles, d’échanger des pratiques, des techniques, des rites et des savoirs et ainsi s’enrichir mutuellement, même si, finalement, Homo sapiens l’a emporté sur tous ses « cousins » humains.

A présent que nous avons le pouvoir démiurgique de modifier notre propre évolution, espérons que nous saurons nous rappeler d’où nous venons et que nous saurons mériter ce qualificatif de « sapiens » (1) en œuvrant tous ensemble pour que cette magnifique aventure humaine puisse se poursuivre longtemps encore.

René TRÉGOUËT

Sénateur honoraire

Fondateur du Groupe de Prospective du Sénat

(1) Homo sapiens (« homme savant »), communément appelé Homme moderne, « Homme », « Homme anatomiquement moderne », « humain » ou encore « être humain », est une espèce de primates appartenant à la famille des hominidés (Wikipedia).

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