RTFlash

Edito : Google plus que jamais décidé à contrôler le marché mondial du numérique

Mesdames, Messieurs, Chers abonnés, chers lecteurs,

Comme chaque année, depuis 1998, RT Flash prend quelques semaines de repos.

Vous pourrez lire notre prochain numéro le premier Vendredi de Septembre.

Nous souhaitons de belles vacances à tous ceux qui peuvent en prendre et un beau temps sur leur lieu de résidence à tous les autres.

Bien Cordialement

René  TREGOUET

Une étude GFK publiée il y a quelques semaines nous apprend que la vente de biens culturels a représenté 8,3 milliards d'euros en France en 2011. Le livre classique représente encore plus de la moitié de ce marché et les produits et services numériques environ 10 %. Quant au livre numérique, il ne représente encore qu'à peine 0,5 % de ce marché culturel national ! Notre pays est donc très loin de connaître l'engouement pour le livre numérique que l'on observe aux USA (2 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2011) ou encore en Grande-Bretagne ou en Allemagne.

A quoi tient ce retard français ? A plusieurs raisons dont le prix du livre numérique (15 € en moyenne) mais les livres numériques sont, en moyenne, pratiquement aussi chers en Grande-Bretagne et en Allemagne alors qu'ils se vendent beaucoup mieux dans ces pays européens. En France, plus d'un million de téléchargements payants de livres numériques ont toutefois été effectués en 2011 (pour un chiffre d'affaires de 12 millions) et ce chiffre devrait tripler en 2012 et être multiplié par dix d'ici 2020.

Au niveau des terminaux et lecteurs numériques, 440 000 tablettes ont été vendues en France en 2010, 1 million en 2011 et le cap des 3 millions devrait être franchi en 2012. Aujourd'hui, 7 % des foyers possèdent une tablette numérique mais à peine plus d'un pour cent ont un livre électronique.

Tous les grands acteurs du numérique sont néanmoins convaincus que le marché des contenus numériques et du livre numérique va exploser mais, face au foisonnement d'innovations technologiques, personne ne peut dire aujourd'hui selon quel modèle économique.

C'est dans ce contexte que Google vient de lancer, après ses principaux concurrents, sa librairie numérique sur sa boutique en ligne Google Play. Grâce aux différents et parfois laborieux accords conclus avec les éditeurs français, Google est à présent en mesure de proposer à ses clients plusieurs centaines de milliers de titres sous forme numérique, ce qui constitue pour l'avenir un atout au potentiel économique et commercial inestimable.

Comme le souligne, non sans fierté, Philippe Colombet, directeur de Google Livres en France, les principaux éditeurs de l'Hexagone (Hachette, Flammarion, Gallimard) ont finalement signé des accords de diffusion et d'exploitation numériques.

En outre, Google ne se contente pas de proposer une offre payante très conséquente. Il s'est constitué, depuis plus de 10 ans, un phénoménal catalogue mondial d'ouvrages libres de droits qui ont été numérisés dans les plus grandes bibliothèques de la planète et sont désormais accessibles gratuitement pour le public français. Dernier atout et non des moindres, comme le prévoit l'accord signé il y a quelques semaines avec le SNE (Syndicat National de l'Edition), Google pourra, avec l'accord des éditeurs concernés, commercialiser les livres non libres de droits mais épuisés en version imprimée.

Autre spécificité de l'offre de Google, les livres numériques ne seront pas téléchargés. Ils resteront dans le réseau en "nuage" et, pour les consulter, les clients devront les acheter par l'Internet ou à l'aide de leur mobile qui devra évidemment tourner sous le système d'exploitation Android de Google. Google Play Livres souhaite donc, sans surprise, développer la lecture électronique sur mobile ou tablette à partir de son système d'exploitation "maison". Mais Google reste pragmatique et propose également le téléchargement de livres au format ePub ou PDF, verrouillés par le système de protection d’Adobe et consultables uniquement sur des terminaux techniquement équipés pour gérer cette protection.

Pour l'instant, le modèle économique choisi par Google n'est pas révolutionnaire : il repose sur une commission sur les ventes dans le cadre de la Loi française sur le prix unique du livre. Autre handicap, Google est fortement pénalisé par rapport à ses concurrents car, étant domicilié en Irlande, il est astreint à un taux de TVA de 23 % alors qu'Amazon ou Apple, basés au Luxembourg, n'ont que 3 % de TVA à payer et les éditeurs français 7 %.

Mais pour bien comprendre la stratégie globale de Google, il faut sortir du cadre national et européen et ne pas oublier que Google vise une position hégémonique sur l'ensemble des contenus numériques produits, véhiculés et consommés, qu'il s'agisse du livre, de la musique, des jeux ou de la vidéo. C'est ainsi qu'aux Etats-Unis, Google Play vise clairement à devenir la grande plate-forme incontournable de loisirs numériques proposant indifféremment livres, films, vidéos, logiciels ou magazines.

Pour Google, ce contrôle des contenus numériques doit également lui permettre d'assurer le succès, loin d'être gagné d'avance, de sa tablette, la Nexus, qui vient de sortir aux USA et en Grande-Bretagne où elle connaît un succès remarquable et devrait déferler en Europe à la rentrée. Il est vital pour Google de supplanter le plus rapidement possible Apple qui devrait rester leader du marché mondial jusqu’en 2016.

Selon UBM TechInsights, chaque Nexus coûterait 184 dollars à Google, soit à peine 15 dollars de revenus par tablette, contre 46 dollars pour la Kindle Fire d'Amazon. Google sait pertinemment qu'il ne gagnera pas ou très peu d'argent avec sa tablette pendant plusieurs années mais l'enjeu est ailleurs : il s'agit de proposer aux consommateurs du monde entier une offre numérique irrésistible et bien plus riche et diversifiée que celle de tous ses concurrents réunis.

Dans le cadre de cette stratégie redoutable, Google continue à pousser partout ses pions. Il vient par exemple de lancer aux Etats-Unis sa plate-forme TV " Nexus Q". Il s'agit d'un boîtier multimédia qui sert de passerelle intelligente et sociale et permet par exemple de voir des photos et des vidéos stockées à distance dans le réseau. Tournant sous Android, Nexus Q peut se commander à distance, via son smartphone et permet de diffuser les contenus numériques provenant de Google Play et YouTube.

Google vient par ailleurs de racheter Sparrow, une start-up française qui a connu un succès foudroyant en concevant et proposant de nouvelles applications liées au courrier électronique. Les applications de Sparrow permettent notamment de regrouper les courriels en conversations qui affichent les photos de contacts récupérées par exemple sur Facebook.

Face à cette volonté impériale, il est plus que jamais nécessaire que les états et l'Europe réagissent et imposent à Google les conditions réglementaires d'une concurrence saine et loyale. La Commission européenne a ainsi exigé que Google propose, comme l'avait fait avant lui Microsoft, de nouvelles mesures concernant l'ensemble des terminaux numériques et destinées à répondre à la situation d'abus de position dominante constatée par les autorités européennes. Il semble que les dernières propositions faites par Google le 24 juillet aient reçu un avis favorable de la Commission qui souhaite toutefois les examiner plus en détail avant de proposer à Google un accord global.

Google était accusé d'avoir favorisé ses propres services au détriment de ceux des autres prestataires numériques, d'avoir copié des contenus d'autres sites sans leur autorisation, d'avoir conclu des contrats publicitaires qui empêchent ses concurrents de signer des accords similaires et, enfin, d'avoir prévu des mesures spécifiques dans ses contrats avec les fabricants de logiciels qui bloquent l'accès des publicitaires à d'autres moteurs de recherche.

On le voit, face au triomphe de l'économie dématérialisée dont Google est devenu le plus éclatant symbole, il nous faut repenser au niveau national, international et mondial les règles qui régissent le cadre concurrentiel et qui assurent et protègent le libre accès pour tous aux contenus numériques, concernant l'éducation et la culture, qui constituent un bien collectif inestimable et appartiennent au patrimoine commun de l'humanité.

René TRÉGOUËT

Sénateur Honoraire

Fondateur du Groupe de Prospective du Sénat 

Noter cet article :

 

Vous serez certainement intéressé par ces articles :

Recommander cet article :

  • Sébastien Letort

    3/08/2012

    Je suis surpris que dans cet article il ne soit fait aucune mention de l'enferment de l'utilisateur.
    J'ai cru comprendre en lisant que pour accéder à la bibliothèque Google depuis un mobile, il faudra forcément un mobile sous Androïd ? N'y a-t-il que moi que ça choque ?

  • Bingoloto

    20/08/2012

    Il faut arrêter d'imaginer que tout est gratuit sur la toile.

    La numérisation et la mise en ligne de millions d'ouvrages, ainsi que les accords conclus avec les éditeurs ont un coût astronomique. Si vous avez un doute, demandez-vous simplement pourquoi la France (comme toutes les autres nations à ma connaissance), via le Ministère de la Culture et la BNF, ne met pas gratuitement en ligne l'intégralité des ses collections libres de droit, a minima. Car cela représente des années de travail et des dizaines de millions d'euros d'investissement très difficiles à financer par les usagers directs.

    Google étant une entreprise de droit privé non philanthropique, il ne faut pas s'étonner qu'ils usent de divers moyens pour financer tout ou partie, directement et indirectement, leurs investissements.

    Financement direct par les achats de produits et service en ligne ; financement indirect par la publicité, la redirection des utilisateurs dans leur cloud de produits (Android, Chrome...) et de services (moteur de recherche, messagerie, youtube,... pas besoin d'un dessin), la captation par les terminaux sur lesquels ils touchent des droits...

    Bref si le service ou son fournisseur ne me convient pas, je vais voir ailleurs. C'est du business, pas le monde magique des Bisounours, je ne trouve pas ça choquant.

  • Capucinenet

    26/08/2012

    Vous ne serez plus seul si vous suivez @capucinenet1 sur Twitter, qui pourrait "changer la donne" avec un "Social Login" adapté à "l'Age de la mulitude" et de "l'Open gouvernance" ;-)

  • Poster un nouveau commentaire

back-to-top